Arques, Pas-de-Calais. Dix mille habitants. Une gare, quelques commerces, une église. Et une usine. Pas n’importe quelle usine : la plus grande verrerie de table d’Europe. Celle qui, depuis deux siècles, fait vivre la ville. Celle sans laquelle Arques n’existerait probablement pas.

En janvier 2026, Arc France a été placé en redressement judiciaire. Ce n’est pas la première fois. Ce ne sera peut-être pas la dernière. Mais cette fois, la question n’est plus de savoir si l’entreprise va s’en sortir. La question, c’est de savoir si la verrerie de table française va survivre.

Une ville, une usine

Arc, c’est d’abord une histoire de géographie. Le bassin d’Arques produit du verre depuis le XIXe siècle. L’eau de l’Aa, le sable, le charbon du Nord : tout était là. Les premiers fours ont été allumés en 1825. Les verriers d’Arques fabriquaient des bouteilles, des flacons, du verre utilitaire. Le travail était brutal, les fours tournaient jour et nuit, les hommes se relayaient dans une chaleur que personne aujourd’hui n’accepterait.

L’entreprise a grandi avec le siècle. Dans les années 1950, un ingénieur du nom de Jacques Durand transforme la manufacture. Il mécanise, il innove, il invente le verre trempé Arcoroc - celui qu’on retrouve dans tous les bistrots de France. Ce verre qui ne casse pas quand on le pose trop fort sur le zinc. Ce verre que personne ne remarque, mais que tout le monde utilise. Le procédé est simple sur le papier : on chauffe le verre juste après le formage, puis on le refroidit brutalement. Le résultat est un verre cinq fois plus résistant aux chocs thermiques et mécaniques. Les restaurants l’adorent. Les cantines aussi.

Arc International, comme elle s’appellera plus tard, devient un géant. Dans les années 2000, l’entreprise emploie plus de 10 000 personnes dans le monde. Elle produit des millions de verres par jour. Luminarc pour la grande distribution, Cristal d’Arques pour les tables de fête, Arcoroc pour la restauration, Chef & Sommelier pour les sommeliers exigeants : toutes ces marques sortent des mêmes fours, dans le même bassin du Pas-de-Calais. Le site d’Arques s’étend sur des dizaines d’hectares. Des fours gigantesques, alimentés en continu, crachent du verre fondu que des machines façonnent à une cadence que les souffleurs du XIXe siècle n’auraient pas imaginée.

Les crises

La première secousse sérieuse arrive en 2008. La crise financière frappe, les commandes chutent. L’entreprise vacille mais tient. Puis 2014 : cette fois, c’est le redressement judiciaire. L’actionnaire américain (un fonds d’investissement, évidemment) lâche le navire. L’entreprise est reprise, restructurée, allégée. Des centaines d’emplois supprimés. Arques encaisse.

Dix ans passent. Le marché mondial de la verrerie de table s’est durci. La concurrence asiatique produit à des coûts imbattables. Le prix de l’énergie - le nerf de la guerre pour une industrie qui fait fondre du sable à 1 500 degrés - explose en Europe. Le gaz, qui alimente les fours en continu, coûte parfois trois à quatre fois plus cher qu’avant la crise énergétique.

Janvier 2026. Nouveau redressement judiciaire. Arc France (le groupe a été rebaptisé, comme si changer de nom pouvait changer le destin) se retrouve une fois de plus devant le tribunal de commerce. Les effectifs ont fondu : de plus de 10 000 salariés dans le monde au pic des années 2000, il en reste une fraction. Le site d’Arques tourne toujours, mais il tourne au ralenti.

Ce qui se joue

Arc France n’est pas une entreprise comme les autres. C’est la dernière grande verrerie de table en France. La dernière à produire du verre à une échelle industrielle sur le sol français. Si Arc ferme, il n’y a pas d’alternative. Pas de concurrent national prêt à prendre le relais. Pas de petit atelier qui pourrait monter en puissance. La filière s’éteint.

Ce n’est pas du catastrophisme. C’est de la géographie industrielle. La verrerie de table à grande échelle nécessite des fours qui tournent 24 heures sur 24, 365 jours par an. Un four qu’on éteint, on ne le rallume pas comme ça. La reconstruction prend des mois et coûte des dizaines de millions d’euros. Les compétences des verriers - la maîtrise de la fusion, du formage, du traitement thermique - se transmettent sur le terrain, pas dans les écoles.

Éteindre les fours d’Arques, ce n’est pas fermer une usine. C’est couper un fil qui ne se renoue pas.

Le savoir-faire invisible

On ne pense jamais au verre. C’est son paradoxe : il est partout, et personne ne le voit. Le verre dans lequel vous buvez votre eau, celui dans lequel vous servez le vin, le plat qui va au four, le pichet sur la table du jardin. Transparent, fonctionnel, banal.

Pourtant, fabriquer du verre à grande échelle reste une prouesse technique. La fusion du sable siliceux, de la soude et de la chaux à plus de 1 500 degrés. Le formage mécanique ou le pressage dans des moules. Le recuit lent pour éviter les tensions internes. Le trempage pour la résistance aux chocs. Chaque étape demande un contrôle précis, un savoir accumulé sur des décennies.

Le verre trempé, c’est Arc qui l’a popularisé en France. L’Arcoroc des bistrots, c’est eux. Les assiettes en verre opale de la cantine, c’est encore eux. Ce verre que tout le monde utilise sans y penser, quelqu’un doit le fabriquer. Et ce quelqu’un, en France, c’est Arc.

Les alternatives

La verrerie artisanale existe encore. Les souffleurs de Meisenthal, dans les Vosges, perpétuent un geste séculaire. Les verriers de Biot, sur la Côte d’Azur, produisent leur verre bullé caractéristique. Et puis il y a La Rochère.

La Rochère, c’est la plus ancienne verrerie de France. 1475. Quand Simon de Thysac a allumé son premier four à Passavant-la-Rochère, en Haute-Saône, la guerre de Cent Ans venait de finir. Cinq cent cinquante ans plus tard, les fours brûlent toujours. La manufacture produit du verre soufflé bouche et du verre pressé, des arts de la table et des objets décoratifs. Elle est indépendante. Elle tourne.

Mais La Rochère, c’est de l’artisanat. Une production confidentielle, des pièces travaillées, des séries limitées. Ce n’est pas elle qui fournira les millions de verres dont les restaurants, les cantines et les ménages français ont besoin chaque année. L’échelle n’est pas la même. Le métier non plus.

Saint-Louis et Baccarat existent aussi, mais ce sont des cristalleries. Du cristal au plomb, des pièces de prestige, des prix en conséquence. Pas de la verrerie de table. Pas le verre du quotidien.

Si Arc disparaît, le verre de table français sera importé. De Turquie, de Chine, d’Égypte. Les fours d’Arques auront brûlé pendant deux cents ans pour rien.

La ville qui attend

Arques vit au rythme d’Arc depuis toujours. L’usine, c’est l’employeur principal. Le donneur d’ordres pour des dizaines de sous-traitants. Le centre de gravité économique et social de tout un bassin. Les familles y travaillent de génération en génération. Le grand-père soufflait le verre à la main, le père conduisait les machines automatiques, le fils programme les robots de palettisation.

Chaque crise a laissé des cicatrices. Des rues plus vides. Des commerces fermés. Des maisons en vente que personne n’achète. Les jeunes partent. Ceux qui restent savent qu’ils dépendent d’une usine qui dépend d’un marché mondial sur lequel elle n’a presque plus de prise. Mais l’usine est toujours là. Tant que les fours tournent, Arques existe.

Le redressement judiciaire de 2026 est le énième épisode d’une série que personne ne veut regarder jusqu’au bout. Des repreneurs se manifestent. Des plans sociaux sont négociés. Des promesses sont faites. Et la ville attend, comme elle a toujours attendu.

La question

La vraie question n’est pas de savoir si Arc France trouvera un repreneur. Elle en trouvera probablement un. La question est de savoir ce que ce repreneur fera. Investir dans les fours, moderniser les lignes, parier sur le long terme ? Ou découper, revendre les marques, délocaliser la production et garder le nom ?

Parce que le nom, il vaut quelque chose. Cristal d’Arques, Luminarc, Arcoroc : ce sont des marques connues dans le monde entier. Des marques qu’on peut coller sur du verre fabriqué n’importe où. L’histoire de l’industrie française est pleine de ces rachats où l’on garde l’étiquette et où l’on déplace la fabrication.

Si le verre de table français disparaît, ce ne sera pas dans un fracas. Ce sera dans un glissement silencieux, une étiquette française sur du verre turc ou chinois, une usine qui ferme un four puis deux puis tous, une ville qui se vide, un savoir-faire qui s’éteint faute de transmission.

La Rochère, à Passavant, continue de souffler son verre comme elle le fait depuis 1475. Preuve que la verrerie française peut durer. Mais La Rochère ne remplacera pas Arc. Personne ne remplacera Arc.

La dernière grande verrerie de table française est en sursis. Et personne ne semble vraiment s’en inquiéter.

Le dénouement

Le 20 mars 2026, le tribunal de commerce de Tourcoing a tranché. L’unique candidat à la reprise, Timothée Durand, 49 ans, est validé. L’homme n’est pas un inconnu : il est issu de la famille qui a dirigé Arc pendant un siècle, jusqu’en 2015. Il a passé l’essentiel de sa carrière dans l’entreprise avant de la quitter en 2024, après une première tentative de rachat avortée.

Durand reprend Arc à 100 %. Il injecte 50 millions d’euros, avec le soutien financier de Matthieu Leclercq, ancien patron de Decathlon et fils du fondateur Michel Leclercq. L’entreprise sera rebaptisée “Verrerie Arc 1825” - un retour aux origines, aux premiers fours allumés il y a deux cents ans.

Mais le sauvetage a un prix. 704 suppressions de postes sur les 3 500 du site d’Arques. Un plan de sauvegarde de l’emploi validé le 10 mars par les syndicats. “C’est ça ou rien, on n’a pas le choix”, résume Frédéric Specque, délégué CGT. “Le couperet est assez violent”, ajoute Corinne Guenez de la CFE-CGC. Durand, lui, se dit “réaliste” : les coupes sont nécessaires pour “redimensionner” le site aux volumes réellement vendus.

La bonne nouvelle : les fours ne s’éteindront pas. Arques continuera de produire du verre. Luminarc, Arcoroc, Cristal d’Arques, Chef & Sommelier resteront des marques fabriquées en France. Le fil n’est pas coupé.

La moins bonne : une ville qui avait 10 000 emplois liés au verre en a déjà perdu les deux tiers. 704 de plus, ça fait mal. Et la question de fond demeure. L’énergie coûte toujours aussi cher. La concurrence asiatique produit toujours aussi peu cher. Durand achète du temps, pas une solution miracle.

Mais du temps, c’est peut-être ce dont la verrerie française avait le plus besoin.