Clergerie : le dernier chausseur de Romans est mort

Le 8 avril 2025, le tribunal de commerce de Romans-sur-Isère entérine la liquidation définitive de Clergerie. Soixante salariés sur le carreau. Un repreneur espagnol fantôme plus tard, la cour d’appel de Grenoble annule la cession le 12 février 2026. Avec cette décision, c’est le dernier atelier de chaussure de luxe de Romans qui disparaît. Un bassin centenaire, 200 entreprises au sommet, des milliers d’artisans : tout ça pour finir dans un arrêt d’appel rendu un jeudi de février.

Romans, capitale déchue

Il faut imaginer Romans-sur-Isère dans les années soixante. Une ville de la Drôme qui sent le cuir tanné et la colle à semelle. Plus de 200 ateliers de chaussure. 5 000 ouvriers qui savent ce que « cousu Goodyear » veut dire avec leurs mains, pas avec Google. La capitale française, et même internationale, de la chaussure.

Tout commence au XVe siècle. Les tanneurs s’installent le long de l’Isère et du canal des Cordeliers. Les peaux de mouton et de vache descendent du Vercors, l’écorce de chêne et de châtaignier sert au tannage. Un écosystème complet, de la bête à la botte. Vers 1850, un certain François Barthélémy Guillaume a l’idée simple mais décisive d’utiliser le cuir tanné sur place pour fabriquer des chaussures clouées. L’industrie décolle. La Première Guerre mondiale fait le reste : Romans devient une ville mono-industrielle, et elle l’assume.

L’après-guerre est un âge d’or. Les noms s’accumulent : Fenestrier, Unic, Charles Jourdan, Stéphane Kélian, des dizaines d’autres. Romans exporte dans le monde entier. Les stars hollywoodiennes portent du Jourdan. Le savoir-faire romanais est une évidence, pas un argument marketing.

Et puis tout s’effondre. La mondialisation, les délocalisations, le cuir bon marché d’Asie. Les chiffres sont brutaux : plus de 200 entreprises après la guerre, puis le déclin par vagues. De 1964 à 1970, dix entreprises moyennes ferment, mille ouvriers perdent leur emploi. L’hémorragie s’accélère : 1 400 salariés dans la chaussure en 1993, moins de 200 en 2007. En 2003, il ne reste que trois « grands » : Jourdan, Kélian et Clergerie. Kélian dépose le bilan en 2005, 143 salariés licenciés, la marque rachetée par le groupe Royer. Jourdan est liquidé le 17 décembre 2007, 197 salariés au chômage. Ne reste que Clergerie.

Le dernier.

Robert Clergerie, fils d’épicier devenu chausseur de stars

Robert Clergerie naît le 18 juillet 1934 à Paris. Rien ne le destine à la chaussure. Il découvre le métier en 1970 chez Charles Jourdan, à Romans justement. Le cuir, le montage, le piqueté : il apprend tout sur le tas, dans la ville qui sait encore tout faire.

En 1978, il rachète la Société Romanaise de la Chaussure, plus connue sous les marques Fenestrier et Unic, deux noms qui font partie des murs de Romans. Trois ans plus tard, à l’hiver 1981, il lance sa première collection sous son propre nom. Trois modèles, Paris, Paco et Palma, des chaussures plates, empruntées au vestiaire masculin, radicalement élégantes. Le succès est immédiat.

Le timing est parfait. Les femmes adoptent le tailleur-pantalon. Elles veulent des derbies et des richelieus qui ne soient pas des chaussures d’homme repeintes en rose. Clergerie leur offre exactement ça : du masculin-féminin, du cousu Goodyear, de la semelle Ridgway d’inspiration militaire, le tout fabriqué à Romans par des artisans qui connaissent leur métier depuis des générations.

Les prix s’accumulent. Best Designer of the Year décerné par le magazine américain Footwear News en 1987, puis en 1990. La Fashion Footwear Association de New York le consacre en 1992. À son apogée, la manufacture romanaise produit 50 000 paires par saison avec une centaine de salariés.

Mais Robert Clergerie est un chausseur, pas un financier. En 2005, à trois jours du dépôt de bilan, il met deux millions d’euros de sa poche sur la table pour racheter sa propre affaire. Un geste désespéré et magnifique. La marque survit, mais elle est déjà blessée.

La descente aux enfers

La suite est un feuilleton que les salariés de Clergerie connaissent par cœur, parce qu’ils l’ont vécu dans leur chair.

Fin mars 2023 : Clergerie est placé en redressement judiciaire. Le tribunal de commerce de Paris confie la reprise à Titan Footwear, un groupe américain, en juin 2023. Les promesses sont grandes. La réalité, moins.

Décembre 2024 : nouveau redressement judiciaire des entités opérationnelles, révélé publiquement en février 2025. Les fausses promesses du PDG américain, titre France Bleu. L’atelier tourne au ralenti. Les commandes se raréfient. Les artisans qui restent - une soixantaine - savent monter une chaussure de A à Z. Ils savent que ce savoir-faire n’existe quasiment plus nulle part en France. Ils savent aussi que ça ne suffit pas.

Le 11 mars 2025, le tribunal de commerce prononce la liquidation judiciaire avec poursuite d’activité jusqu’au 25 avril. Le 8 avril, c’est le couperet définitif. Soixante salariés se retrouvent sur le carreau. « On va tenter de reprendre nos esprits », dira l’un d’entre eux à France 3. Robert Clergerie lui-même, retiré mais pas indifférent, lâche à France Bleu : « La chaussure telle qu’on l’a connue, c’est fini. »

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Elle empire.

Le fantôme de Petrer

Le 17 avril 2025, Petrel 92 SL dépose une offre de reprise. Le 22 avril, le tribunal de commerce signe l’ordonnance de cession au profit de cette société espagnole basée à Petrer, dans la province d’Alicante.

Sur le papier, c’est un sauvetage. Dans les faits, l’opération se transforme en impasse sociale et juridique.

Car Petrel 92 SL a une lecture très personnelle de ce qu’elle a acheté. La société espagnole affirme n’avoir acquis que les actifs : la marque, les stocks, les machines. Pas les salariés. Elle refuse de les employer. Elle refuse de les payer. Vingt-quatre salariés, ceux qui restaient après les premiers licenciements, se retrouvent dans un no man’s land juridique : officiellement cédés à un repreneur qui ne veut pas d’eux.

Qui est Petrel 92 SL ? Sur le papier, une société de Petrer, ville espagnole historiquement liée à la chaussure, ironie cruelle. Dans la base Dun & Bradstreet, un profil squelettique. Pas de site web. Pas de communication. Un holding fantôme qui achète une marque centenaire et laisse les ouvriers sur le bord de la route.

Les vingt-quatre salariés restants saisissent les prud’hommes de Valence. Le 18 août 2025, le conseil de prud’hommes les déboute en référé. Pas de salaires, pas de reconnaissance, pas de statut. Ils n’existent aux yeux de personne : ni licenciés (puisque cédés), ni employés (puisque Petrel 92 refuse de les reconnaître). Coincés.

Le verdict de Grenoble

Il faudra attendre le 12 février 2026 pour que la cour d’appel de Grenoble tranche. Sa chambre commerciale annule les ordonnances de cession. Petrel 92 SL n’est plus considéré comme repreneur. Les sociétés Tiger Mode et JHJ, les entités juridiques de Clergerie, retombent dans le néant de la liquidation.

Pour les vingt-quatre derniers salariés, c’est paradoxalement un soulagement. « On va enfin pouvoir exister aux yeux de la loi », confie Valérie Treffé-Chavant, salariée, au micro de France Bleu. Exister, c’est-à-dire être reconnus comme licenciés. Avoir droit au chômage. Toucher enfin les sommes dues depuis avril 2025. Le mandataire judiciaire a un mois pour payer.

Un soulagement qui a le goût amer de la défaite. Clergerie est mort. Définitivement. La marque flotte quelque part dans les limbes juridiques d’un holding espagnol. L’atelier de Romans ne rouvrira pas. Les machines sont à l’arrêt. Le savoir-faire de ces artisans - couture, montage, finition, des gestes appris sur des décennies - va se disperser comme de la poussière de cuir.

Ce qui meurt avec Clergerie

Il faut mesurer ce qui disparaît.

Romans-sur-Isère comptait plus de 200 entreprises de chaussure après la guerre. Il n’en reste aucune de taille significative. La Cité de la Chaussure, ouverte en 2019 comme un symbole de « renaissance », accueille des petits créateurs courageux, Ector et ses sneakers recyclées, quelques artisans indépendants. Mais la production industrielle de chaussures de luxe françaises, celle qui rivalisait avec l’Italie, celle qui habillait les actrices et les ministres, celle-là est terminée.

Avec Clergerie, ce n’est pas seulement une marque qui meurt. C’est une chaîne complète. Le patronnier qui dessine la forme. Le coupeur qui taille le cuir au tranchet. Le piqueur qui assemble les pièces. Le monteur qui fixe la tige sur la forme. Le finisseur qui polit, colore, lustre. Ces métiers exigent des années d’apprentissage. Ils ne se transmettent pas par des tutoriels YouTube. Ils se transmettent d’artisan à artisan, dans l’atelier, les mains dans le cuir.

La France produit encore de la chaussure. Des sneakers, du bas de gamme, quelques ateliers de niche. Mais la chaussure de luxe cousue main, dans un bassin industriel intégré, avec des fournisseurs de cuir, de colles, de semelles et de talons à portée de camionnette, c’est fini. Romans était le dernier endroit où cette alchimie fonctionnait encore. Elle ne fonctionne plus.

L’indifférence industrielle

Le plus frappant dans l’affaire Clergerie, ce n’est pas la liquidation. Les liquidations, Romans en a vu des dizaines. C’est l’indifférence.

Personne n’a bougé. Pas de plan de sauvegarde gouvernemental comme pour Alstom ou les chantiers navals. Pas de fonds souverain qui se porte acquéreur. Pas de groupe de luxe français (LVMH, Kering, Hermès, ceux qui clament à chaque défilé leur attachement au « made in France ») qui lève le petit doigt. Soixante artisans qui savent fabriquer des chaussures de luxe à la main, dans un pays qui se vante d’être la patrie du luxe, et personne ne veut les employer.

La chaussure n’est pas la maroquinerie. Elle n’a pas la marge d’un sac Kelly. Mais elle est le socle historique du luxe français, celui sur lequel tout le reste s’est construit. Quand Charles Jourdan chaussait Brigitte Bardot, Hermès ne faisait pas de sneakers.

L’ironie finale : la marque Clergerie existe peut-être encore quelque part dans les actifs de Petrel 92 SL. Un nom, un logo, un héritage de quarante ans de création française. Vidé de ses artisans, détaché de son territoire, il ne vaut que ce que vaut un fichier dans un registre de marques. Rien.

Épilogue romanais

À Romans-sur-Isère, la vie continue. La ville a d’autres activités, d’autres projets. Le tourisme, la gastronomie, les ravioles. La Cité de la Chaussure fait office de mémoire vivante, et quelques irréductibles continuent de coudre des semelles dans des ateliers de quelques personnes.

Mais la prochaine fois qu’un politique viendra parler de réindustrialisation et de savoir-faire français en visitant un atelier de maroquinerie, il faudra lui rappeler Romans. Lui rappeler que la France avait un bassin complet de chaussure de luxe, 200 entreprises, 5 000 artisans. Que tout ça a été liquidé en quarante ans. Que le dernier survivant a été vendu à un holding espagnol qui n’en voulait même pas. Et que personne, absolument personne, n’a jugé utile de faire quoi que ce soit.

Robert Clergerie avait raison. La chaussure telle qu’on l’a connue, c’est fini.