Hugo Canivenc a appris le brasage chez Cyfac. Il construit aujourd’hui les cadres de Tamboite. Et quand Tamboite a besoin de peinture, c’est Cyfac qui s’en charge. Portrait croisé de deux ateliers que le même fil relie.

Il y a un atelier à Hommes, en Touraine, dans un bâtiment bas au bord d’une route départementale. Il y en a un autre rue Saint-Nicolas, dans le XIIe arrondissement de Paris, à deux pas de la Bastille. Le premier fabrique mille à douze cents cadres par an. Le second, quelques dizaines. Ils ne font pas le même métier. Mais ils font le même geste.

Ce qui les relie, c’est un homme, un matériau et une flamme.

Le fil

Hugo Canivenc a passé cinq ans chez Cyfac. Cinq ans à apprendre le brasage de l’acier, le sifflement du chalumeau sur le tube, le travail du titane, les tolérances d’un cadre sur mesure. Cinq ans dans l’atelier fondé par Francis Quillon en 1982, où chaque cadre exige entre quinze et deux cents heures de travail selon le matériau et la complexité.

Puis il est parti à Paris, chez Maison Tamboite. Il y est aujourd’hui maître d’atelier, responsable du cadre et de la mécanique. Ce n’est pas une rupture. C’est une transmission. Le geste appris en Touraine s’exerce désormais rue Saint-Nicolas, sur des tubes Columbus brasés à l’argent pour éviter la surchauffe du métal et garantir une meilleure pénétration capillaire.

Et le lien ne s’arrête pas là. Quand Tamboite a besoin de mise en peinture, c’est à Cyfac que les cadres partent. Deux cents kilomètres de route, aller-retour, entre Paris et la Touraine. Les peintres de Cyfac, dans leur cabine baignée de néons blancs où flotte une odeur âcre de diluant, appliquent couche après couche les couleurs choisies par le client parisien.

Ce va-et-vient raconte quelque chose. Une filière qui tient parce que les gens se connaissent, parce que les compétences circulent, parce que personne n’a intérêt à voir l’autre disparaître.

Cyfac, la manufacture

Francis Quillon était d’abord coureur. Passionné de cyclisme, il réparait les vélos de ses coéquipiers. En 1974, il rejoint Cycles Méral à Tours. En 1982, il fonde Cyfac dans son atelier de La Fuye. Le nom est un acronyme : CYcles, Fabrication Artisanale de Cadres. Le nom est un acronyme : Cycles, Fabrication Artisanale de Cadres.

Pendant quinze ans, Cyfac construit pour les autres. Les cadres portent les couleurs de Raleigh, de Castorama, de Peugeot Cycles. Laurent Fignon gagne Milan-San Remo sur un cadre Cyfac peint en Raleigh. Laurent Brochard accumule les victoires sur des cadres Cyfac marqués Peugeot. Le nom n’apparaît jamais. Le geste, si.

En 2000, le logo Cyfac arrive enfin sur les cadres des coureurs. En 2002, Quillon vend. La crise de 2008 emporte le groupe acquéreur. Aymeric Le Brun, directeur salarié, rachète en pleine tempête.

Cyfac a reçu le label Entreprise du Patrimoine Vivant. Aujourd’hui, l’atelier de Hommes maîtrise les trois matériaux nobles du cadre vélo. Acier brasé à la flamme, dans l’odeur de flux en fusion qui imprègne le moindre recoin. Titane soudé TIG sous argon, dans un silence presque chirurgical. Carbone moulé main. Mille à douze cents cadres par an, tous fabriqués, peints et assemblés sur place. Le showroom est à Tours, les mains sont à Hommes.

Tamboite, la maison

L’histoire commence en 1912, quand Léon Leynaud s’installe rue Dulong à Paris et lance sa marque de cycles, les cycles Rych. En 1928, lui et son fils Henri reprennent Tamboite, marque de vélos de compétition fondée par Maurice Tamboite, ancienne star du Vel d’Hiv. Les carnets de commandes de l’époque portent des noms : Marlène Dietrich, Joséphine Baker, Maurice Chevalier, Bourvil. Le vélo était le transport dominant. L’automobile a fait disparaître les ateliers un par un. Tamboite a survécu.

En 2014, Frédéric Jastrzebski reprend l’affaire. C’est l’arrière-petit-fils de Léon Leynaud, qui avait repris la marque Tamboite en 1928 - une marque fondée par Maurice Tamboite, ancienne star du Vel d’Hiv. Vingt ans de finance derrière lui - Coopers & Lybrand, Indosuez, jusqu’à la création d’une banque en ligne à Dubaï en 1999. Avec son frère Grégoire et leurs épouses Patricia et Florence, il fait un choix radical : pas de volume, pas de série. Le vélo comme haute couture.

Chaque cadre est ajusté au cycliste. Étude posturale, choix des couleurs, du cuir, des jantes en hêtre cintré qui viennent d’Italie, près du lac de Côme. Le cuir des selles et des poignées est confié à un atelier de Belleville. Le chrome et l’émail sont réalisés par des entreprises françaises distinctes. Et la peinture, donc, part chez Cyfac.

Un Marcel, la ligne épurée monovitesse avec jantes en hêtre renforcé carbone, démarre à 11 000 euros. Un Henri, le porteur parisien emblématique, coûte environ 13 000 euros. Et puis il y a le LV Bike, conçu pour Louis Vuitton : à partir de 22 000 euros. Tamboite fabrique les vélos de la maison de la rue du Pont-Neuf. Cadre acier brasé à la main rue Saint-Nicolas, finitions Vuitton. Le luxe qui sous-traite à l’artisanat, et non l’inverse. Quatre mois d’attente. Ce ne sont pas des vélos de série. Ce sont des commissions personnelles, numérotées individuellement.

La question du prix

Quinze mille euros pour un vélo. La phrase fait sursauter. Mais elle pose la mauvaise question.

La bonne question, c’est : que paie-t-on ? Quatre mois de travail réparti entre plusieurs ateliers spécialisés. Un cadre ajusté à un seul corps. Du cuir, du bois, de l’acier, de l’émail. Des gestes qui prennent des années à acquérir et que personne ne pourra automatiser.

Chez Cyfac, l’entrée de gamme est plus accessible. Comptez entre 5 000 et 15 000 euros pour un cadre complet sur mesure, de l’acier brasé au carbone. Mais le calcul reste le même : on paie des heures de main-d’œuvre qualifiée dans un pays où le coût du travail est ce qu’il est.

Face au carbone asiatique moulé en série, ces prix semblent délirants. Mais le carbone asiatique n’a pas de nom. Pas d’atelier. Pas de cadreur qui sait d’où vient son geste. C’est un autre produit, pour un autre usage. Comparer les deux n’a pas plus de sens que comparer un costume Cifonelli à un costume de chaîne.

Ce qui circule

Le plus intéressant dans cette histoire, ce n’est ni Cyfac ni Tamboite pris isolément. C’est ce qui circule entre les deux.

Hugo Canivenc emporte le savoir-faire de la Touraine à Paris. Les cadres de Tamboite font le chemin inverse pour être peints. Les compétences montent, les pièces descendent. Ce n’est pas un partenariat commercial au sens habituel du terme. C’est un écosystème artisanal où chacun fait ce qu’il sait faire le mieux.

En France, on compte les cadreurs sur les doigts de deux mains. Cyfac, Tamboite, Victoire Cycles à Lyon, quelques indépendants. Ce n’est pas une industrie. C’est une filière fragile, qui tient parce que les gens qui la composent se transmettent les gestes et se partagent le travail.

Quand un cadreur ferme, ce n’est pas une entreprise qui disparaît. C’est un noeud du réseau qui lâche. Et tout le tissu se fragilise.

Ce qui reste

Cyfac a quarante-trois ans. Tamboite en a cent quatorze, dont douze dans sa forme actuelle. Les deux ateliers fabriquent des objets que personne ne leur demande de fabriquer. Le marché ne réclame pas des cadres brasés à la main. Il réclame du carbone léger, produit vite, vendu en ligne.

Ces deux ateliers existent parce que quelques centaines de personnes par an décident que le vélo peut être autre chose qu’un moyen de transport. Que le cadre peut être signé, ajusté, peint pour quelqu’un. Que le geste compte autant que le résultat.

C’est peu. C’est suffisant.