Chaque année en avril, des centaines d’ateliers ouvrent leurs portes pendant une semaine. Les JEMA (Journées Européennes des Métiers d’Art), c’est le seul moment de l’année où l’on peut voir un émailleur au travail, un forgeron plier une lame, un tourneur sur bois trouver la courbe. Pas en vidéo. En vrai. La chaleur, le bruit, l’odeur.
La vingtième édition se tient du 7 au 12 avril 2026, autour du thème “Cœurs à l’ouvrage”. Plus d’un millier d’événements en France. Le problème, justement, c’est le millier. Le programme officiel est un catalogue, pas un guide. On y trouve tout, de l’atelier de scrapbooking au maître verrier qui travaille depuis quarante ans. Même poids, même présentation.
Ce qui suit est une sélection. Partiale, assumée, fondée sur ce qu’on connaît et sur ce qui vaut le voyage. Pas cinquante adresses : une dizaine, dans des registres différents. Pour chacune, le geste à voir et la raison d’y aller.
La forge et le métal
Thiers, capitale du couteau
C’est la semaine idéale pour aller à Thiers. La vallée des Rouets, les ateliers accrochés à la pente, les couteliers qui continuent à travailler dans des locaux que leurs grands-pères reconnaîtraient. Plusieurs ateliers ouvrent pendant les JEMA, et la Cité des Couteliers propose régulièrement des expositions dédiées à la coutellerie d’art thiernoise.
Goyon-Chazeau, K. Sabatier, Perceval : trois maisons du guide, trois manières de faire. Les premiers perpétuent la coutellerie de table depuis les années 1950. Les seconds défendent le Sabatier originel face aux copies industrielles. Les troisièmes ont choisi le design épuré et l’acier haut de gamme. Si un seul atelier thiernois est ouvert pendant votre visite, allez-y. L’émouture à la meule, le montage à la main, l’affilage final - c’est un cours magistral en une heure.
Forge de Laguiole, Aubrac
L’autre pôle coutelier français. Le bâtiment dessiné par Philippe Starck, planté au milieu du plateau de l’Aubrac, est spectaculaire. L’atelier est visitable toute l’année, mais pendant les JEMA les forgerons prennent le temps d’expliquer. La mise en forme de la lame, le ressort, le fameux pliage. Ce qu’on retient : la lenteur. Un Laguiole sérieux, c’est des heures de travail.
Villedieu-les-Poêles, Normandie
Mauviel est à Villedieu-les-Poêles depuis 1830. La ville entière vit par le cuivre depuis le Moyen Âge. L’Atelier du Cuivre, la fonderie de cloches, la manufacture Mauviel : en une journée, on voit le métal sous toutes ses formes. Le geste à retenir chez Mauviel, c’est le martelage. Les casseroles en cuivre martelées à la main, c’est un savoir-faire que trois ou quatre ateliers au monde maîtrisent encore.
La terre et le feu
Manufacture de Sèvres
Le samedi 11 avril, la Manufacture nationale de Sèvres ouvre ses portes gratuitement. C’est l’un des rares endroits au monde où la porcelaine est encore entièrement façonnée, émaillée et peinte à la main selon des techniques qui n’ont pas changé depuis le XVIIIe siècle. L’accès se fait par le Jardin des Métiers d’Art et du Design, au 6 Grande Rue à Sèvres. Pas de réservation, visites en continu de 10h à 18h.
Ce qu’on y voit : le coulage dans les moules en plâtre, le tournage, la peinture sur émail cru. Des gestes d’une précision absurde. Le genre de choses qui donnent envie de reposer son mug en céramique industrielle et de réfléchir.
Bernardaud, Limoges
Si Sèvres incarne la tradition d’État, Bernardaud représente l’excellence privée de la porcelaine limousine. La manufacture propose des visites de son site de production où le kaolin, cette argile blanche qui a fait la fortune de Limoges, est transformé en pièces d’une finesse remarquable. Limoges accueille aussi le CRAFT, collectif dédié aux métiers d’art, qui organise un programme spécifique pendant les JEMA.
Le fil et le tissu
La vannerie en Grand Est
À Fayl-Billot, capitale historique de la vannerie (qui a obtenu son IGP en 2025), les vanniers ouvrent régulièrement leurs portes pendant les JEMA. La vannerie, c’est l’un de ces métiers dont on pense qu’ils ont disparu. Ils n’ont pas disparu. Ils se sont raréfiés, ce qui les rend d’autant plus précieux à voir.
Mortagne-au-Perche, Normandie
Vingt-cinq artisans d’art réunis dans un bourg du Perche. Dentellières, ébénistes, doreurs, calligraphes, céramistes. Le format est idéal : une ville à taille humaine, tout se fait à pied, et la densité de savoir-faire au mètre carré est imbattable. Le Perche, d’ailleurs, est devenu un refuge discret pour les artisans qui ont quitté Paris. La qualité de vie y est pour quelque chose. La qualité du travail aussi.
Les grandes institutions parisiennes
Pour ceux qui restent à Paris, la semaine est dense. Quelques incontournables.
La Monnaie de Paris ouvre ses ateliers les 11 et 12 avril : démonstrations de frappe, visites des coulisses, ateliers pour tous les âges. Le Viaduc des Arts, dans le 12e arrondissement, rassemble du 10 au 12 avril ses ébénistes, verriers, doreurs et ferronniers sous les arches de l’ancienne voie ferrée. Le Louvre et le jardin des Tuileries accueillent pendant les JEMA les artisans qui restaurent et entretiennent ces monuments au quotidien (dates et horaires à confirmer sur louvre.fr).
Et puis il y a l’exposition “Entrez en Matières” à la Fondation Fiminco à Romainville (du 9 au 12 avril, gratuit). Plus de trente savoir-faire présentés en démonstrations live. On y croise les métiers du cuir, du bois, de la laque, de l’orfèvrerie. C’est la cinquième édition, organisée conjointement par les Manufactures nationales, le Campus Mode Métiers d’Art et le Comité Colbert.
Conseils pratiques
Dates. Du 7 au 12 avril 2026. Le coeur de l’événement se concentre sur le week-end du 11-12, quand la plupart des ateliers ouvrent. Mais certains lieux (Monnaie de Paris, certains musées) accueillent toute la semaine.
Inscription. La majorité des événements sont gratuits et sans réservation. Pour les visites d’ateliers en région, vérifier sur le site officiel journeesdesmetiersdart.fr - certaines démonstrations se font sur inscription.
Conseil. Ne pas essayer de tout voir. Choisir un territoire ou un métier, et s’y tenir. Une journée complète chez un coutelier de Thiers vaut mieux que cinq ateliers survolés en courant. Les JEMA, c’est le moment où les artisans prennent le temps. Prenez-le aussi.
Opinel. Un mot sur le musée Opinel à Saint-Jean-de-Maurienne. Il est ouvert toute l’année et la route des couteaux qui traverse la vallée de la Maurienne est un détour qui se justifie en toute saison. Mais si vous êtes en Savoie pendant les JEMA, le combiné musée plus vallée est un sans-faute.
Le programme complet est disponible sur journeesdesmetiersdart.fr, avec une carte interactive. Filtrez par métier, par région, par date. Et surtout : allez voir ce que vous ne connaissez pas. Un tourneur sur bois, un luthier, un relieur. Les JEMA sont faites pour ça : découvrir les gestes qu’on ne soupçonnait pas.