Depuis 1964, Joël Lesca fabrique des lunettes et en accumule. Ses fils Mathieu et Bertrand transforment les stocks d’acétate vintage du père en éditions limitées de 120 pièces.
En 1964, Joël Lesca commence à fabriquer des lunettes . En parallèle, il chine. Des montures des années 1920. Des pantos des années 1950. Des formes qu’on ne savait plus découper. Il en accumule des milliers au fil des décennies - une des plus importantes collections de lunettes anciennes de France.
C’est l’histoire de Lesca Lunetier. Pas celle d’un industriel qui flaire un marché. Celle d’un obsessionnel qui fabrique des lunettes d’une main et en collectionne de l’autre. Pendant soixante ans.
Oyonnax, berceau des binocles
Pour comprendre Lesca, il faut d’abord comprendre Oyonnax. Cette ville de l’Ain, au pied du Jura, est le berceau de la lunetterie française depuis plus de cent cinquante ans . C’est ici que l’arrivée de l’acétate de cellulose a transformé les ateliers de peigniers en usines de montures modernes .
Oyonnax a produit des millions de lunettes. La plupart des noms ont disparu, avalés par la délocalisation et la concentration industrielle. Quelques-uns restent. Lesca en fait partie, mais pas comme les autres. La maison n’a pas d’usine propre . Elle fait travailler des artisans partenaires sur place, dans la vallée - et aussi en Italie .
Quatre artisans lunetiers . Soixante-dix pour cent du travail à la main . Des séries limitées d’environ cent vingt exemplaires par modèle . On est loin de Luxottica.
Le geste avant la série
Chez Lesca, chaque monture commence par une plaque d’acétate. Pas n’importe laquelle. La maison conserve des stocks de matières anciennes, chinées par Joël au fil des décennies. Des couleurs qu’on ne fabrique plus. Des épaisseurs qu’on ne propose plus. Des textures qui ont maturé avec le temps, comme un bon vin.
Le Crown Panto 8mm illustre cette philosophie. Huit millimètres d’acétate vintage , épais comme un mur. Un objet qui pèse dans la main, qui ne ressemble à rien de ce que les grandes marques proposent. L’acétate a été stocké pendant des années avant d’être découpé et poli. C’est du temps cristallisé sur le nez.
Et puis il y a la gamme French Vintage. Des vraies montures des années 1950, fabriquées dans le Jura à l’époque, retrouvées dans des stocks oubliés, repolies et remontées . Pas du rétro. Du vrai vieux, remis en état.
L’upcycling avant le mot
La collection Upcycling, c’est le geste le plus radical de la maison. Mathieu et Bertrand Lesca - les fils de Joël, deuxième génération - ne se contentent pas de puiser dans les archives paternelles. Ils découpent d’anciennes plaques d’acétate et les assemblent par collage pour créer des combinaisons de couleurs exclusives .
Sur la boutique en ligne, on peut lire : des plaques d’acétate upcyclées, issues directement des archives personnelles de Joël Lesca depuis les années 1960 . Ce n’est pas un argument marketing. C’est la description littérale du processus. On prend les stocks du père, on les redécoupe, on les recolle, on en fait autre chose.
C’est de l’upcycling au sens premier. Pas le greenwashing d’un grand groupe qui colle un label “eco” sur une collection capsule. Un recyclage artisanal de matière rare, fait à la main, en petites quantités. Le genre de chose qu’on faisait avant d’avoir besoin d’un mot pour le dire.
Pica, comme Picasso
Les modèles Lesca portent des noms qui racontent quelque chose. Le Pica, c’est “Pica as in Picasso” - une forme pantos massive au découpage cubiste, anguleux, qui casse les courbes attendues d’une lunette ronde. Joël Lesca a pris une forme classique de la lunetterie française et l’a poussée vers l’art.
Le LOTUS, sorti en 2025, emprunte à l’esthétique pilote des années 1980 . Le CLAP fouille dans les archives des seventies et eighties . Chaque modèle est un exercice d’archéologie du design, relu avec un œil contemporain.
On pense à Le Corbusier, souvent cité comme figure tutélaire des montures épaisses . Ces lunettes-là ne cherchent pas à se faire oublier sur le visage. Elles affirment.
Aix-en-Provence, pas Paris
Le siège est à Aix-en-Provence . Pas à Paris, pas dans le Marais, pas dans un showroom en marbre blanc. Mathieu Lesca y reçoit depuis la Provence , loin des circuits de la mode parisienne. Bertrand gère l’autre versant de l’affaire .
En 2024, la maison a fêté ses soixante ans . Soixante ans d’une SARL familiale qui n’a jamais levé de fonds, jamais fait de défilé, jamais signé de collaboration avec une célébrité. Le genre de longévité silencieuse qui force le respect.
Ce qu’en disent ceux qui portent
Sur les forums spécialisés, le consensus est net. “Great quality for what you pay” . “If you’re looking to get into quality independent eyewear without spending an arm and a leg, I’d highly recommend checking out Lesca” . On compare la qualité à Cubitts - “pretty close, significantly cheaper” - et on situe la marque un cran en dessous de Max Pittion pour l’exigence de finition, mais à un prix bien plus accessible.
La réserve qui revient : le pont de nez. Pas adapté à toutes les morphologies . Un défaut classique des montures d’inspiration vintage française, conçues pour des arêtes nasales hautes et étroites. C’est honnête de le dire.
Le contraire d’un business plan
Il y a quelque chose de profondément anachronique dans Lesca Lunetier. Un homme qui fabrique des lunettes et en chine simultanément pendant soixante ans. Dont les fils recyclent ses stocks de matière première. Quatre artisans. Cent vingt pièces par série.
Ce n’est pas un modèle économique optimisé. C’est une passion devenue métier, transmise de père en fils, qui tient parce qu’elle ne cherche pas à grossir. Parce que la rareté de la matière impose ses propres limites. Quand l’acétate vintage est épuisé, la série s’arrête. Pas de réédition, pas de deuxième tirage.
Lesca n’est pas seul dans cette quête d’authenticité. En France, Maison Bonnet (Paris, 1950) et Maison Clerc (Paris, 1999) sculptent chaque monture à la main, en corne ou en écaille, sur mesure uniquement — le sur-mesure absolu, une paire par client. Autre registre : Vinylize à Budapest taille depuis 2004 des montures dans des disques vinyle recyclés, même logique de matière récupérée, même production contrainte par le stock. Lesca se situe ailleurs. La maison produit une gamme complète de montures en acétate neuf (Pica, Toro, Mose, une vingtaine de modèles), fabriquées dans ses ateliers d’Oyonnax. Mais ce qui la distingue, c’est la collection Upcycling : des séries ultra-limitées taillées dans l’acétate vintage chiné par Joël Lesca pendant des décennies. Quand une plaque est épuisée, la série s’arrête. Ni sur mesure comme Bonnet ou Clerc, ni recycleur comme Vinylize - fabricant à part entière, avec une ligne patrimoniale que personne ne peut reproduire.
Dans un secteur dominé par un quasi-monopole qui produit des centaines de millions de montures par an, Lesca rappelle que la lunette peut être un objet artisanal. Fabriqué dans le Jura, avec de la matière chinée, par des gens qui comptent sur les doigts d’une main.
Le lunetier n’a jamais cessé de chiner. Ses fils sont devenus recycleurs. La collection continue de grandir, une plaque d’acétate à la fois.