Argonay, Haute-Savoie. Trois mille habitants, une vue sur les Aravis, un lac pas loin. Et une usine qui fabrique des gommes et des compas depuis 1947. Pas une usine spectaculaire. Pas un site classé. Un bâtiment industriel discret, coincé entre la montagne et la zone commerciale, où des gens viennent chaque matin fabriquer des objets que tout le monde utilise et que personne ne regarde.
En mai 2026, cette usine fermera. Vingt-huit personnes perdront leur emploi. La production sera transférée en Asie. Et la France n’aura plus aucune usine de gommes à effacer sur son sol.
Soixante-dix-huit ans
L’histoire commence en 1947. La France se reconstruit, les écoles rouvrent, il faut des fournitures. Un atelier s’installe à Argonay pour fabriquer des compas scolaires. Le choix du lieu n’est pas un hasard : la Haute-Savoie a une tradition de décolletage, cette industrie de précision qui consiste à usiner de petites pièces métalliques. Les horlogers suisses, juste de l’autre côté de la frontière, ont essaimé leur savoir-faire dans toute la vallée de l’Arve. Fabriquer un compas, c’est du décolletage appliqué à la papeterie.
L’entreprise grandit. Elle ajoute les gommes, les taille-crayons, les ciseaux scolaires. Des objets simples, fonctionnels, pas chers. Le genre de choses qu’on achète à la rentrée sans y penser, qu’on glisse dans une trousse et qu’on perd avant Noël. Sauf que derrière chaque gomme, il y a un process de mélange, d’extrusion, de découpe et de conditionnement qui demande un savoir-faire industriel réel. Ce n’est pas de l’artisanat. C’est de l’industrie légère maîtrisée, ce qui est presque plus rare.
Pendant des décennies, Argonay produit. L’usine tourne, les commandes arrivent, les gammes s’étoffent. Les compas sont exportés dans toute l’Europe. Les gommes aussi. À son pic, l’entreprise emploie plusieurs centaines de personnes dans la vallée. Elle investit, elle automatise, elle modernise ses lignes. Les gammes se diversifient : ergonomiques, colorées, fantaisie. La gomme blanche classique côtoie des modèles pensés pour les gauchers, pour les tout-petits, pour les artistes. On innove dans un domaine où personne n’imagine qu’il y ait quoi que ce soit à inventer.
Le Made in France de la papeterie scolaire, personne ne le revendique, personne ne le célèbre. Il existe, c’est tout. Chaque rentrée de septembre, des millions de trousses françaises contiennent des gommes et des compas fabriqués à quelques kilomètres du lac d’Annecy. Personne ne le sait. Personne ne le demande.
La courbe
Puis les volumes baissent. Quarante pour cent en huit ans. Ce n’est pas brutal, c’est régulier. Une érosion lente, année après année, rentrée après rentrée. Les causes sont les mêmes partout : la concurrence asiatique produit à des coûts impossibles à aligner. Les acheteurs de la grande distribution comparent les prix, pas les origines. Un compas fabriqué en Chine coûte une fraction de celui d’Argonay. Une gomme aussi.
Il y a aussi le numérique. Les enfants dessinent moins, effacent moins, utilisent moins de compas. Les tablettes remplacent les cahiers de brouillon. Le marché des fournitures scolaires traditionnelles rétrécit lentement mais sûrement. Pas assez vite pour qu’on s’en alarme, assez vite pour qu’une usine devienne déficitaire.
L’équation est simple. Les coûts de production en France (salaires, énergie, charges) ne baissent pas. Les prix de vente, eux, sont tirés vers le bas par la concurrence. La marge se comprime jusqu’à disparaître. Et quand la marge disparaît, l’usine suit.
Ce n’est la faute de personne en particulier. Ou c’est la faute de tout le monde. Du consommateur qui choisit le lot de quatre gommes à un euro plutôt que la gomme française à deux euros. Du distributeur qui référence le moins cher. De l’acheteur qui ne regarde que le prix unitaire sur son tableau Excel. Du système entier, qui a décidé que fabriquer des gommes en France n’avait plus de sens économique.
On pourrait arguer que c’est le marché, que c’est naturel, que c’est la mondialisation qui fait son travail. Et c’est vrai. Sauf que le marché ne calcule pas ce qu’il détruit. Il ne met pas dans la balance les compétences perdues, les machines qu’on ne rallumera pas, le savoir accumulé en soixante-dix-huit ans de production continue. Le marché optimise le prix. Le prix de la gomme baisse. Le reste disparaît.
Le même film
C’est exactement le même scénario qu’Arc France. Une ville, une usine, un produit du quotidien. Un savoir-faire qui n’intéresse personne tant qu’il est là, et qu’on regrette quand il a disparu.
Arc France, c’est la verrerie. La dernière grande verrerie de table française, à Arques, dans le Pas-de-Calais. Deux siècles de production, des milliers d’emplois, le verre Arcoroc dans tous les bistrots de France. Et un redressement judiciaire en janvier 2026. Les fours tournent encore, mais pour combien de temps ?
Le parallèle est frappant. Dans les deux cas, on fabrique un objet banal, invisible, que tout le monde utilise sans y penser. Un verre, une gomme. Dans les deux cas, la concurrence internationale a laminé les prix. Dans les deux cas, l’énergie coûte trop cher en Europe. Dans les deux cas, une ville entière dépend d’une usine que le marché mondial considère comme obsolète.
Et dans les deux cas, la fermeture se fait en silence. Pas de manifestation géante, pas de une des journaux nationaux, pas de hashtag viral. Vingt-huit emplois à Argonay, ce n’est pas assez pour faire la une. C’est assez pour vider un parking, éteindre des machines, fermer un portail.
Les objets invisibles
Il y a une hiérarchie implicite dans le Made in France. En haut, le luxe : la maroquinerie, la haute couture, le champagne. Ça, tout le monde veut le défendre. C’est photogénique, c’est exportable, c’est politique. Un président en visite dans un atelier de maroquinerie, ça fait une belle photo.
En dessous, l’artisanat noble : le couteau, la chaussure, la cocotte en fonte. Opinel, Paraboot, Staub. Des marques qui ont une histoire, un visage, une communauté de fans. On les célèbre, on les cite, on fait des articles dessus (y compris ici).
Et tout en bas, les objets du quotidien. Les gommes, les verres, les cintres, les épingles à linge, les brosses à dents. Les choses qu’on achète sans regarder l’étiquette, qu’on utilise sans y penser, qu’on jette sans remords. Le Made in France de l’invisible.
C’est celui-là qui meurt. Pas dans un fracas, pas dans un scandale. Dans l’indifférence. Usine après usine, produit après produit. Un jour, on cherchera une gomme fabriquée en France et on n’en trouvera plus. Comme on ne trouve plus de cintre en bois français, plus de pince à linge française, plus de verre de cantine français (ou presque).
Le phénomène n’est pas nouveau. La France fabriquait ses propres épingles, ses propres aiguilles, ses propres boutons. Tout ça a disparu, si progressivement que personne n’a vu le moment exact où c’est arrivé. Il n’y a pas de date de décès pour une industrie. Il y a une dernière commande, un dernier jour de production, un dernier ouvrier qui éteint la lumière. Et puis plus rien.
Personne ne descendra dans la rue pour les gommes. Personne ne lancera de cagnotte. Personne ne fera de documentaire. C’est trop petit, trop banal, trop quotidien pour émouvoir.
Ceux qui tiennent
Tous ne ferment pas. La Rochère, en Haute-Saône, souffle du verre depuis 1475. Cinq cent cinquante ans de fours allumés. L’entreprise est indépendante, elle produit, elle exporte. Elle a trouvé son créneau entre l’artisanat et la petite série. Elle ne remplacera jamais une verrerie industrielle, mais elle prouve que durer est possible quand on maîtrise son positionnement.
Dans la papeterie, quelques fabricants résistent. Des ateliers de crayons dans les Landes, un fabricant de craies en Auvergne. Des niches, des petites séries, des produits positionnés plus haut que le lot de rentrée à un euro. Ils survivent parce qu’ils ont accepté de ne pas se battre sur le prix. Parce qu’ils ont trouvé des clients qui acceptent de payer le coût réel d’un objet fabriqué ici.
Mais une gomme, ça reste une gomme. On ne la met pas en vitrine. On ne la photographie pas pour les réseaux. On ne paie pas cinq euros pour l’histoire qu’il y a derrière. L’objet est trop modeste pour qu’on lui accorde de la valeur. Et c’est précisément pour ça qu’il disparaît.
Le silence
En mai, les machines d’Argonay s’arrêteront. Vingt-huit personnes chercheront un nouvel emploi dans une vallée où le travail ne manque pas (le décolletage tourne bien, le tourisme aussi). Ce n’est pas un drame social. Ce n’est pas une catastrophe humaine. C’est quelque chose de plus diffus et de plus définitif : la fin d’un savoir-faire que personne ne jugera assez important pour le sauver.
La prochaine gomme que vous achèterez viendra d’Asie. Elle sera peut-être identique. Peut-être même meilleure. Ou peut-être un peu moins bien, un peu moins souple, un peu moins précise. Vous ne verrez pas la différence. Personne ne la verra.
C’est comme ça que le Made in France des objets du quotidien disparaît. Pas par effondrement. Par évaporation.