Le vaporetto accoste au Faro. Cinq minutes de traversée depuis Fondamente Nove, et on est sur une autre planète. Murano ressemble à Venise en miniature, canaux, ponts, façades pastel, mais l’air est différent. Plus chaud. Plus lourd. Ça sent le métal chauffé, le gaz brûlé, la sueur refroidie. Enfin, ça sentait. Aujourd’hui, beaucoup de cheminées ne fument plus.

Mille ans de feu

En 1291, le Grand Conseil de Venise décrète que tous les fours à verre de la cité doivent être transférés sur l’île de Murano. Raison officielle : le risque d’incendie. Raison réelle : contrôler les verriers. Leurs secrets de fabrication valent de l’or. La République les veut sous surveillance.

Le décret crée un ghetto doré. Les maîtres verriers de Murano jouissent de privilèges considérables : ils peuvent porter l’épée, leurs filles épousent des nobles. Mais ils n’ont pas le droit de quitter l’île. Ceux qui tentent de fuir avec leurs secrets risquent la mort. Leurs familles aussi.

Pendant sept siècles, ça fonctionne. Murano domine le marché mondial du verre. Le cristallo, mis au point par Angelo Barovier au XVe siècle, est le verre le plus pur et le plus transparent d’Europe. Les miroirs vénitiens, les lustres, les perles millefiori, le verre soufflé filé d’or : tout vient de cet archipel de moins de deux kilomètres de diamètre. Les cours d’Europe se fournissent à Murano. Les imitateurs essaient, échouent, recommencent.

Le secret tient à la chimie autant qu’au geste. Le sable de la lagune, les cendres de plantes halophytes pour la soude, le manganèse pour la décoloration, les oxydes métalliques pour les couleurs. Et puis les mains. Des mains qui savent tourner la canne à la seconde près, qui sentent quand le verre est prêt, qui lisent la matière comme un musicien lit une partition. Ce savoir ne s’écrit pas. Il se transmet de maître à apprenti, dans la chaleur des fournaises, pendant dix, quinze, vingt ans.

Les souffleurs de verre de Murano, Charles Frederic Ulrich, XIXe siècle
Les souffleurs de verre de Murano, peinture de Charles Frederic Ulrich — Charles Frederic Ulrich · Public domain

L’île qui se vide

En 1990, Murano comptait plus d’une centaine de fournaises actives. Des dynasties verrières (Barovier & Toso, Venini, Seguso, Salviati) produisaient aux côtés de dizaines d’ateliers plus modestes. L’île employait des milliers de personnes. Le verre de Murano s’exportait dans le monde entier.

En 2024, le Consorzio Promovetro Murano recensait 64 fournaises actives et 87 entreprises de seconde transformation, pour un total de 151 entités et 1 242 employés. C’est bien moins que les centaines d’ateliers du siècle dernier. Et la crise énergétique de 2022-2023 a accéléré l’hémorragie : le prix du gaz a été multiplié par quatre en quelques mois, poussant plusieurs ateliers à éteindre leurs fours, certains définitivement.

Les chiffres sont implacables. Les fournaises de Murano fonctionnent au gaz naturel, en continu, jour et nuit. Au pic de la crise, en 2022, les factures de certains ateliers ont bondi de 400 % en un an, selon le témoignage du maître verrier Giancarlo Signoretto recueilli par Euronews. Pour des entreprises dont le chiffre d’affaires annuel dépasse rarement quelques millions d’euros, c’est la différence entre survivre et fermer.

Certains ont tenu en réduisant la production. D’autres ont éteint temporairement leurs fours, un geste dramatique quand on sait qu’un four refroidi nécessite des mois de remise en route et des dizaines de milliers d’euros de réfection. Quelques-uns ne les ont jamais rallumés.

Devanture de la vetreria Guarnieri sur le Fondamenta dei Vetrai, Murano
Devanture d'une verrerie sur le Fondamenta dei Vetrai, Murano — CC-BY-SA-4.0

La contrefaçon industrielle

Le gaz n’est pas le seul problème. Il y a aussi ce qu’on vend sur l’île même.

Promenez-vous sur le Fondamenta dei Vetrai, l’artère principale de Murano. Les boutiques s’alignent, vitrines remplies de chevaux cabrés, de clowns multicolores, de lustres, de bijoux. Les prix vont de cinq euros à cinq mille. Et une part non négligeable de ce qui est exposé n’a jamais vu un four de Murano.

Le problème est documenté depuis des années. En 2021, la Guardia di Finanza a saisi des lots de pièces en verre importées de Chine et vendues comme “verre de Murano” dans des boutiques de l’île. Des objets fabriqués industriellement à Yiwu ou Wenzhou, expédiés par conteneur, étiquetés à la main une fois débarqués en Italie.

Le label “Vetro Artistico Murano”, créé par la Région Vénétie, est censé garantir l’origine. Un hologramme, un numéro de série, un registre. Mais le label est volontaire, pas obligatoire. La loi régionale vénète (n° 70/1994) couvre certes le verre artistique, mais aussi les perles, la conterie et les murrine. Le problème est ailleurs : le label reste volontaire, et une part considérable des objets vendus aux touristes échappe à tout contrôle.

Le résultat est prévisible. Le touriste moyen ne distingue pas un verre soufflé à Murano d’un moulage chinois. Il achète au prix, il achète au volume, il repart content. L’artisan qui a passé vingt ans à apprendre le métier se retrouve en concurrence avec une usine de Guangdong qui produit la même forme pour un dixième du coût.

Pour l’acheteur qui veut du vrai, quelques repères. Le label Vetro Artistico Murano (hologramme + numéro de série) est le seul gage officiel, même s’il reste volontaire. En l’absence du label, les signes sont physiques : un verre soufflé à la main présente de légères asymétries, des variations d’épaisseur, parfois une bulle d’air emprisonnée. Le fond porte souvent la marque du pontil, cette cicatrice laissée par la canne. Un moulage industriel est parfaitement régulier, parfaitement lisse, parfaitement mort. La différence se voit, se touche, et surtout se pèse : le verre de Murano est plus léger qu’il n’en a l’air.

Maître verrier de Murano soufflant le verre dans sa verreria
Maître verrier soufflant le verre dans son four à Murano — Vetreria Murano Arte · CC-BY-SA-3.0

Ceux qui restent

Dans son atelier du Rio dei Vetrai, un maestro (appelons-le M.) souffle le verre depuis quarante ans. Il a appris avec son père, qui avait appris avec le sien. Il est l’un des rares maîtres de Murano encore capables de réaliser un calice en filigrane à la vénitienne, cette technique qui emprisonne des fils de verre coloré dans une matrice transparente, créant des motifs d’une complexité hallucinante.

La technique du filigrana exige une coordination entre le maestro et ses assistants (le servente qui prépare les cannes, le garzonetto qui tourne le pontil) qui relève de la chorégraphie. Un geste de trop, une seconde de retard, et la pièce est perdue. Il n’y a pas de ctrl+Z dans le verre soufflé.

M. a soixante-trois ans. Son atelier emploie quatre personnes. Son fils travaille dans l’informatique à Mestre. Sa fille vit à Milan. Aucun des deux ne reprendra l’atelier.

“Le problème n’est pas de trouver des jeunes”, dit-il. “Le problème, c’est que la formation prend dix ans et que personne ne peut se le permettre. Dix ans à apprendre, payé comme un apprenti, dans une chaleur de 1 200 degrés. Les jeunes qui viennent restent six mois et partent.”

L’Abate Zanetti, l’école de verre de Murano fondée en 1862, forme encore des élèves. Mais les promotions sont minuscules. Et la plupart des diplômés ne restent pas sur l’île. Ils partent exercer ailleurs, aux États-Unis, en Scandinavie, en Australie, là où un souffleur de verre formé à Murano est un argument de vente.

L’événement et après

Murano Illumina il Mondo, l’événement qui devait rappeler au monde que Murano existe encore, s’est achevé en mars 2026. Pendant plusieurs mois, des installations lumineuses ont mis en scène le travail des verriers. Les touristes sont venus. Les photos ont circulé sur les réseaux. Les articles de presse ont parlé de “renaissance”.

C’est le mot qui revient toujours. Renaissance. Comme si le simple fait d’en parler suffisait à inverser la tendance. Mais les événements culturels ne paient pas les factures de gaz. Les installations lumineuses n’empêchent pas les fours de refroidir. Et les articles enthousiastes ne forment pas d’apprentis.

Ce qui manque à Murano, ce ne sont pas les projecteurs. C’est un modèle économique viable pour le XXIe siècle.

Ce qui pourrait changer

Quelques initiatives existent. Le Consorzio Promovetro et diverses associations locales tentent de coordonner les efforts de préservation. Des programmes de documentation filment les techniques des maestri, utile pour l’archive, insuffisant pour la transmission. Certains ateliers se sont tournés vers l’art contemporain, collaborant avec des designers et des artistes pour créer des pièces à haute valeur ajoutée qui justifient les coûts de production.

Venini, propriété du groupe italien Damiani depuis 2016 (actionnaire unique depuis 2020), est peut-être l’exemple le plus intéressant. L’entreprise continue de produire sur l’île, mais se positionne exclusivement sur le haut de gamme : des pièces signées par des designers internationaux, vendues dans les galeries d’art plutôt que dans les boutiques à touristes. Le modèle fonctionne. Mais il ne sauve que Venini. Les dizaines d’ateliers plus modestes qui produisaient du verre artisanal de qualité pour le marché intermédiaire n’ont pas cette carte à jouer.

La transition énergétique pourrait aider. Le gouvernement italien a créé un fonds de soutien à la céramique artisanale et au verre de Murano, doté de 1,5 million d’euros en 2023, pour compenser les surcoûts énergétiques. Certains évoquent à terme l’électrification des fours, qui réduirait la facture et l’empreinte carbone. Mais les verriers sont sceptiques. La flamme du gaz, disent-ils, donne au verre une qualité que le chauffage électrique ne reproduit pas. La répartition de la chaleur est différente. Le comportement de la matière change. Ce n’est pas du conservatisme. C’est de la physique.

La question de fond

Murano pose la même question que tous les métiers d’art menacés, de Thiers à Sakai, d’Arques à Wajima. Une question simple, à laquelle personne n’a de réponse satisfaisante : comment faire survivre un savoir-faire dont le coût de production est incompatible avec le marché ?

On peut subventionner. Le gouvernement italien le fait déjà. Mais les subventions créent une dépendance, pas une solution. On peut labelliser. Le Vetro Artistico Murano existe depuis des années. Mais un label sans contrôle est un label sans valeur. On peut patrimonialiser. L’art des perles de verre vénitiennes est inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO depuis 2020. Mais une inscription au patrimoine ne paye ni le gaz, ni les salaires, ni la formation des apprentis.

Ce qui sauvera Murano, si quelque chose le peut, ce n’est pas un geste politique, un label ou un événement. C’est la capacité des verriers à trouver des clients prêts à payer le prix réel d’un objet fait à la main, par un maître, sur une île où le feu brûle depuis mille ans.

Le verre de Murano n’a besoin ni de marketing ni de storytelling. Il a besoin de feu. Et le feu, sur l’île des verriers, coûte de plus en plus cher.

Ce qui s’éteint vraiment

Relancer un four de Murano après un arrêt prend des mois, pas des jours. Le creuset en céramique, porté à plus de 1 000 degrés en fonctionnement, se fissure au refroidissement et doit être remplacé. Il faut démonter la façade en briques du four, installer un nouveau creuset, remonter le tout, puis remonter lentement en température. Comme l’explique Giancarlo Signoretto à Euronews : “Fermer temporairement, ça ne veut jamais dire quelques semaines. Ça veut dire au moins plusieurs mois.”

Quand un atelier ferme, ce n’est pas seulement un four qui s’éteint. C’est une chaîne de transmission qui se rompt. Le maestro qui part emporte avec lui des gestes que personne n’a filmés, des réflexes que personne n’a documentés, des intuitions que personne n’a formalisées. Le verre soufflé ne s’apprend pas dans les livres. Il s’apprend en regardant, en imitant, en ratant, pendant des années.

Murano a survécu aux invasions, aux épidémies, à Napoléon, aux deux guerres mondiales. Elle a survécu à la concurrence de la Bohême, de l’Angleterre, de la Suède. Elle a survécu à sa propre décadence, quand le tourisme de masse a transformé l’île en bazar.

Elle ne survivra peut-être pas à une facture de gaz.