L’argile est brune, épaisse, encore humide. Le potier la roule entre ses paumes, l’allonge en un long colombin qu’il enroule en spirale sur un tour à pied. Pas de tour électrique, pas de moule. Ses mains montent la paroi d’une jarre qui fera un mètre vingt de haut, d’un seul tenant, sans joint. À mi-hauteur, il frappe l’extérieur avec une palette en bois tandis que l’autre main, à l’intérieur, tient un galet lisse contre la paroi. Chaque coup comprime l’argile, la densifie, la rend à la fois solide et poreuse. Ce geste a mille ans. C’est celui qui donne à l’onggi sa propriété unique : la capacité de respirer.
Une jarre qui respire
L’onggi n’est pas une poterie ordinaire. C’est un récipient vivant. Sa paroi, cuite à une température précise - entre 1 100 et 1 200 degrés dans un four à bois nourri de pin - développe une microstructure poreuse qui laisse passer l’air mais retient les liquides. Ce paradoxe est au cœur de tout. L’oxygène circule à travers les parois, les micro-organismes travaillent, la fermentation se régule d’elle-même. Le kimchi respire dans l’onggi comme un vin respire dans un fût de chêne.
Ce n’est pas une métaphore poétique. Une étude publiée en 2023 dans le Journal of the Royal Society Interface a montré que la perméabilité au CO₂ de l’onggi accélère et influence la dynamique de fermentation du kimchi, par rapport à un récipient en plastique ou en verre. La jarre régule la température, absorbe l’excès d’humidité, maintient un environnement anaérobie stable. Le goût s’en ressent : plus profond, plus complexe, plus long en bouche. Les grands-mères coréennes le savaient. La science le confirme.
L’onggi ne sert pas qu’au kimchi. Le doenjang - pâte de soja fermentée, pilier de la cuisine coréenne - vieillit dans des jarres onggi pendant des mois, parfois des années. Le gochujang, pâte de piment. Le ganjang, sauce soja traditionnelle. Le vinaigre de riz. Toute la batterie de condiments fermentés qui constitue l’âme de la gastronomie coréenne est née dans ces jarres de terre brune, alignées sur les terrasses des maisons comme un alphabet silencieux.
Les jangdokdae : un paysage qui disparaît
Quiconque a visité une maison traditionnelle coréenne - un hanok - connaît le jangdokdae : la terrasse aux jarres. Des dizaines d’onggi de toutes tailles, disposés en rangs serrés sur une plateforme en pierre ou en terre battue, exposés au soleil et au vent. Le jangdokdae occupe toujours le point le plus élevé du terrain, là où la ventilation est optimale. C’est le garde-manger de la maison. C’est aussi son sanctuaire. Les femmes coréennes priaient devant leurs jarres. L’état du doenjang annonçait la fortune ou le malheur de l’année à venir.
Ce paysage a presque disparu. L’urbanisation massive de la Corée du Sud à partir des années 1960 a vidé les campagnes et empilé les familles dans des appartements. Pas de terrasse, pas de jarres. Le réfrigérateur a remplacé l’onggi. Le kimchi industriel, fabriqué en usine et vendu sous vide, a remplacé le kimchi de grand-mère. En deux générations, un système alimentaire millénaire s’est effondré.
Les potiers d’onggi ont suivi le même chemin. Dans les années 1970, on comptait plusieurs centaines d’ateliers actifs à travers le pays, concentrés dans les régions argileuses du Chungcheong et du Gyeongsang. Aujourd’hui, il en reste quelques dizaines. Les maîtres potiers reconnus par le gouvernement comme détenteurs de biens culturels immatériels - l’équivalent coréen des Trésors nationaux vivants japonais - se comptent sur les doigts d’une main.
Mungyeong : le dernier bastion
Chaque printemps, la petite ville de Mungyeong, dans la province du Gyeongsang du Nord, organise le Mungyeong Chasabal Festival. On y vient pour les bols à thé, mais aussi pour l’onggi. La région est riche en argile rouge ferrugineuse, celle qui donne aux jarres leur couleur terre de Sienne et leur résistance au gel. Quelques ateliers subsistent dans les collines environnantes, souvent tenus par des hommes de soixante ou soixante-dix ans qui ont appris le métier de leur père.
Le processus est exigeant. L’argile est extraite à la main, stockée plusieurs mois pour qu’elle mûrisse, pétrie au pied, puis montée en colombins sur un tour lent. La cuisson dure trois à cinq jours dans un four-dragon - un four en tunnel creusé à flanc de colline, chauffé au bois de pin, dont la température est contrôlée uniquement par l’alimentation en combustible et l’ouverture des évents. Le potier ne dort pas pendant la cuisson. Il surveille la couleur de la flamme, la fumée, l’odeur de l’argile qui vitrifie. À la sortie du four, les jarres sont enduites d’une glaçure naturelle à base de cendres de bois et de terre - pas de produit chimique, pas d’émail industriel.
Un onggi raté - fêlé, mal cuit, trop poreux ou pas assez - est irréparable. On le casse et on recommence.
Le retour par la fermentation
Quelque chose a changé. Depuis le milieu des années 2010, porté par la vague mondiale de la fermentation naturelle - de Sandor Katz aux États-Unis au Noma de René Redzepi au Danemark, , l’onggi revient. Pas comme un objet de musée. Comme un outil.
À Séoul, dans le quartier de Bukchon Hanok Village, des ateliers proposent des initiations à la poterie onggi. Les participants ne sont pas des touristes en quête de folklore. Ce sont des jeunes Coréens de vingt-cinq ou trente ans qui veulent retrouver le goût du kimchi de leurs grands-parents. Ils achètent des jarres, les installent sur leurs balcons d’appartement, lancent leurs propres fermentations. Le hashtag #옹기 (onggi) cumule des centaines de milliers de publications sur les réseaux sociaux coréens.
Le mouvement dépasse la Corée. À Londres, des workshops onggi se sont tenus en 2025 et 2026, animés par des potiers coréens invités par des studios de céramique indépendants. Au Colorado, un atelier de poterie artisanale propose depuis 2026 des stages de fabrication d’onggi, en partenariat avec un maître potier de Mungyeong. La fierté culturelle coréenne post-hallyu - après le cinéma, la K-pop, la cuisine - trouve dans l’onggi un nouveau vecteur. Moins spectaculaire qu’un film de Bong Joon-ho, mais plus ancien et plus profond.
Kwak Kyungtae : le maître qui enseigne au monde
Parmi les potiers qui portent ce renouveau, Kwak Kyungtae occupe une place singulière. Maître onggi basé en Corée du Sud, il a consacré sa vie à perpétuer la technique traditionnelle du colombin monté à la main. Mais il a aussi fait ce que peu de maîtres artisans coréens acceptent de faire : sortir de l’atelier et aller enseigner ailleurs.
Kwak a donné des ateliers en Europe - en France, en Allemagne, au Royaume-Uni. Il montre le geste, explique la logique de la paroi poreuse, fait tourner le tour à pied devant des céramistes occidentaux habitués au grès émaillé et au four électrique. L’écart technique est vertigineux. Le potier européen cherche l’étanchéité, la glaçure lisse, la surface vitrifiée. Le potier onggi cherche la respiration, la porosité contrôlée, la surface vivante. Deux philosophies de la terre cuite, face à face.
Ce dialogue résonne avec d’autres renaissances. En France, le grès de Puisaye connaît un regain d’intérêt depuis que des chefs étoilés ont redécouvert les pots à confit et les terrines en terre vernissée. En Angleterre, Stoke-on-Trent - la capitale historique de la céramique britannique, dévastée par la désindustrialisation - voit revenir de jeunes potiers qui rachètent d’anciens ateliers et réapprennent les techniques du XIXe siècle. Partout, le même mouvement : un retour à la matière brute, à la cuisson lente, au récipient qui participe au goût de ce qu’il contient.
La terre et le temps
L’onggi est un objet patient. Il faut des mois pour préparer l’argile, des jours pour monter une jarre, des jours encore pour la cuire, des mois pour que le kimchi qu’elle contient atteigne sa pleine saveur. Tout dans ce processus s’oppose à la vitesse. Tout exige la lenteur, l’attention, la répétition.
C’est peut-être pour cela qu’il revient maintenant. Dans un monde saturé de plastique, de livraison instantanée et de nourriture industrielle, la jarre qui respire dit quelque chose que les gens ont envie d’entendre. Que le goût prend du temps. Que la matière compte. Que les mains qui façonnent un objet lui donnent une qualité que la machine ne peut pas reproduire.
Reste la question de la transmission. Les ateliers de Bukchon et les workshops de Londres ne forment pas des maîtres potiers. Ils forment des amateurs éclairés, des passionnés de fermentation, des céramistes curieux. La fabrication d’un véritable onggi - une jarre d’un mètre vingt, montée d’un seul trait, cuite au four-dragon pendant cinq jours - exige des années d’apprentissage. Les maîtres qui savent le faire sont vieux. La demande revient, mais la chaîne de transmission reste fragile.
Dans les collines de Mungyeong, un potier allume son four-dragon au petit matin. La fumée monte droite dans l’air froid. Il a soixante-douze ans. Son fils travaille à Séoul, dans l’informatique. Sa fille enseigne l’anglais à Busan. Personne ne reprendra l’atelier.
Mais sur le balcon d’un appartement de Gangnam, une jarre en terre brune attend son premier kimchi. L’argile est poreuse, la paroi respire. Quelqu’un, quelque part, a voulu que ça continue.