Il y a une odeur dans l’usine de Saint-Jean-de-Moirans. Un mélange de cuir brut, de colle chaude et de caoutchouc. C’est l’odeur du latex d’hévéa qu’on chauffe pour mouler des semelles. Paraboot fabrique les siennes. Depuis 1927. C’est presque un détail, sauf que personne d’autre ne le fait.
Pas à cette échelle. Pas en France. Pas avec du caoutchouc naturel importé du Brésil.
Le latex du port de Para
L’histoire commence en 1908 à Izeaux, petit bourg isérois entre Grenoble et Lyon. Rémy-Alexis Richard, fils de paysans, devient ouvrier-coupeur chez Chevron. Il se lance comme agent commercial. En 1910, il épouse Juliette Pontvert. La dot finance la création de Richard-Pontvert. Un couple, une idée, une première usine achetée dix ans plus tard. L’atelier d’Izeaux sera le berceau. L’usine, elle, s’installera à quelques kilomètres de là, à Saint-Jean-de-Moirans, où elle tourne encore aujourd’hui.
En 1926, Rémy traverse l’Atlantique. Aux États-Unis, il découvre les boots en caoutchouc et la vulcanisation du latex. Le matériau vient du port de Para, au Brésil. Il en rapporte des échantillons et commence à fabriquer ses propres semelles. Para + boot = Paraboot. Le nom est déposé en 1927.
Un détail que les amateurs de chaussures aiment rappeler : les semelles RP à crampons précèdent la création de Vibram de dix ans. Paraboot faisait du caoutchouc quand Vitale Bramani n’avait pas encore commencé.
La montagne avant la ville
Avant de devenir un objet de mode, le soulier Paraboot était un outil. Un vrai. La marque Galibier, déposée dès 1922, chausse les plus grands alpinistes du siècle. Maurice Herzog à l’Annapurna. Lionel Terray sur les faces nord. Paul-Emile Victor aux pôles. Haroun Tazieff sur les volcans.
Le Super Guide en cuir pleine fleur et cousu norvégien a révolutionné l’équipement de montagne. Pas de marketing, pas de campagne. Juste des pieds au sec à 8 000 mètres.
C’est là que le cousu norvégien est devenu la signature de la maison. Une double couture visible qui enserre le cuir et la semelle dans un bourrelet étanche. Plus lourd qu’un Blake, plus robuste qu’un Goodyear classique. C’est la construction qui dit : cette chaussure est faite pour durer dehors, pas dans une vitrine.
Le Michael, ou comment l’Italie a sauvé l’Isère
En 1945, Julien Richard crée un derby pour célébrer la naissance de son fils Michel. Double rangée de coutures, semelle caoutchouc naturel, silhouette split-toe. Le Michael ne ressemble à rien d’autre. Il ne cherche pas à plaire à tout le monde.
Et pendant trente ans, ça marche. L’apogée industrielle arrive en 1970 : 650 employés, des modèles pour parachutistes, volcanologues, aviateurs. Paraboot chausse ceux qui marchent vraiment.
Puis le sol se dérobe. La crise frappe de plein fouet entre 1979 et 1983. Restructurations, dépôt de bilan. L’usine iséroise vacille. Beaucoup, à ce stade, auraient vendu. Un groupe, un fonds, une porte de sortie dorée.
La famille Richard-Pontvert dit non.
Le sauvetage vient d’où on ne l’attend pas. En 1983, le Michael explose à Milan. Les Italiens, qui s’y connaissent en souliers, reconnaissent quelque chose dans ce derby trapu. Les commandes transalpines relancent l’entreprise in extremis.
Il y a quelque chose de poétique dans le fait que l’Italie, patrie du mocassin élégant, ait sauvé le derby le plus rustique de France.
L’usine, aujourd’hui
Saint-Jean-de-Moirans, 10 000 mètres carrés. 200 personnes. 600 paires par jour. 80% de la production reste française.
On coupe le cuir à la main. On monte les tiges. On moule les semelles en caoutchouc naturel dans des presses qui sentent le Brésil. Chaque paire passe entre des dizaines de mains avant d’être lacée. Le cousu norvégien, c’est une opération lente. La machine ne remplace pas le geste.
Les chiffres disent le reste : 28 boutiques en France et en Belgique, et près de 50% du chiffre d’affaires réalisé à l’export, principalement en Asie et en Europe. Au Japon, le Michael est un objet de culte, photographié sous toutes les coutures dans les magazines de mode masculine.
En juillet 2023, Paraboot est sélectionnée pour représenter l’Isère lors d’une exposition à l’Élysée. La maison y présente la bottine de cérémonie de la Garde républicaine. 150 opérations manuelles pour une seule paire. Le genre de commande qu’on ne confie pas à n’importe qui.
Une chaussure qui divise, puis qui convertit
Il y a un rite de passage chez les amateurs de Paraboot. La première semaine. Le cuir est raide, le cousu norvégien ne plie pas, la semelle en caoutchouc naturel résiste au pied comme une semelle de randonnée neuve. On peste. On se demande si on n’a pas fait une erreur. Et puis un matin, quelque chose cède. La chaussure épouse le pied, le bourrelet de couture s’assouplit, et on comprend pourquoi les gens gardent leurs Michael quinze ans.
C’est le paradoxe Paraboot : une chaussure qu’il faut mériter. Ceux qui passent le cap du rodage ne reviennent pas en arrière. Ressemelables, quasi indestructibles, elles vieillissent comme un bon cuir doit vieillir - avec du caractère, pas de la fatigue.
Le débat, il est sur le prix. 600 paires par jour, ce n’est pas de l’artisanat confidentiel. Et la facture reste salée. Certains font remarquer qu’au même budget, on trouve du sur-mesure chez des bottiers qui montent 30 paires par semaine. L’argument se défend. La réponse de Paraboot tient en un mot : la semelle. Personne d’autre ne moule son propre caoutchouc naturel. Ce savoir-faire a un coût, et il n’est pas négociable.
Autre reproche récurrent : Paraboot ne fait pas dans le raffinement. Pas de patines sophistiquées, pas de cuirs exotiques, pas de finitions au cordovan miroir. La maison travaille un registre - le cuir lisse, robuste, traité pour résister à la pluie iséroise. C’est un choix assumé, pas une limite technique. Comme un couteau de cuisine en acier carbone : moins flatteur qu’un damas, mais c’est celui qu’on prend tous les jours.
Quatre générations, zéro concession
Marc-Antoine Richard-Pontvert, quatrième génération, dirige la production depuis l’an 2000. La famille n’a jamais vendu. Jamais cédé. Jamais pris un centime de fonds d’investissement.
C’est devenu rare. Regardez autour : les maisons de chaussures centenaires qui restent indépendantes se comptent sur les doigts d’une main. Les autres ont été absorbées, délocalisées, vidées. Le nom reste sur l’enseigne, le cuir a été remplacé par de la résine, et l’usine historique est devenue un showroom.
Paraboot fabrique encore. À Saint-Jean-de-Moirans. Avec ses propres semelles. Avec du cousu norvégien. Avec 200 personnes qui savent ce qu’elles font.
Ce n’est pas de la nostalgie. C’est de la résistance.