La Suisse domine l’horlogerie mondiale. Tout le monde le sait. Les montres suisses, c’est comme le champagne ou le parmesan : un monopole de réputation si absolu qu’on a oublié qu’il pouvait exister autre chose.

Sauf qu’à Morteau, dans le Haut-Doubs, à vingt minutes de la frontière suisse, un atelier d’une trentaine de personnes fabrique le seul mouvement mécanique entièrement conçu et assemblé en France. Pas « assemblé en France avec des composants suisses ». Conçu ET assemblé. En France.

L’atelier s’appelle Pequignet. Et son histoire est l’une des plus improbables de l’horlogerie contemporaine.

L’éleveur de chevaux

Émile Pequignet n’était pas horloger. Il élevait des chevaux. Mais en 1973, porté par une passion parallèle pour les montres, il fonde sa marque à Morteau, dans ce qu’on appelle le « berceau de l’horlogerie française ». Une vallée du Jura où l’on a fabriqué des montres pendant des siècles, avant que les Suisses, de l’autre côté de la montagne, ne raflent tout.

Pendant trente ans, Pequignet fait des montres honnêtes. Mouvements suisses, habillage français. Comme beaucoup de marques françaises de l’époque : on dessine ici, le cœur vient d’ailleurs. C’est le modèle standard. Ça fonctionne. Ça ne laisse pas de trace.

Le pari fou

Didier Leibundgut, ancien directeur de Zenith France puis directeur international du marketing de la manufacture, rachète la marque en 2004 et l’oriente vers la haute horlogerie mécanique. La décision tombe : créer un calibre manufacture entièrement français.

Pour mesurer l’ampleur du délire, il faut comprendre ce que « calibre manufacture » signifie. C’est le mouvement mécanique, le moteur de la montre, l’ensemble de composants microscopiques qui font tourner les aiguilles. La plupart des marques, y compris des marques suisses qui se vendent entre 5 000 et 10 000 euros, achètent leurs mouvements chez deux ou trois fournisseurs (ETA, Sellita). Elles habillent, elles ne fabriquent pas. Créer son propre calibre, c’est des années de R&D, des millions d’investissement, des compétences qu’il faut former ou débaucher.

C’est un pari que des groupes de plusieurs milliards hésitent à faire. Et c’est ce qu’une petite maison de Morteau a décidé de tenter.

Le Calibre Royal

Présenté pour la première fois au salon de Bâle en 2010, le Calibre Royal (EPM 01) naît après plusieurs années de développement. Le seul mouvement mécanique intégralement conçu et assemblé en France.

Ce n’est pas un exercice de style. C’est un mouvement automatique qui fonctionne, qui a été certifié, qui tourne dans des montres vendues à des gens qui les portent. Un mouvement avec ses propres brevets, ses propres innovations techniques, assemblé à la main dans un atelier du Haut-Doubs.

Depuis, le Calibre Royal a été décliné en plusieurs versions : automatique, GMT (double fuseau horaire), chronographe, puis le Calibre Initial, plus accessible. Un calibre GMT manufacture français, quand on y pense, c’est presque surréaliste. Il y a vingt ans, ça n’existait pas. Il y a quinze ans, personne n’y croyait.

La chute

L’ambition a un coût. En 2012, Pequignet frôle la faillite.

Les années de développement du Calibre Royal ont dévoré les réserves. La R&D horlogère, c’est un gouffre : des prototypes, des essais, des échecs, des reprises. Le tout pour un marché minuscule, puisque le « Made in France » en horlogerie, ça n’impressionne personne. Le « Swiss Made » est le sésame. Le reste est invisible.

C’est le paradoxe de Pequignet : avoir accompli un exploit technique que le marché ne récompense pas. Avoir créé ce que personne d’autre en France n’a su créer, et manquer de disparaître précisément à cause de ça.

Les sauvetages

En juillet 2012, Laurent Katz et Philippe Spruch rachètent Pequignet. Leur parcours n’a rien d’horloger : ils viennent de LaCie, le fabricant de disques durs design (revendu à Seagate). Mais l’ADN est le même : la tech, la précision, le design, l’obsession de l’objet bien pensé.

Ils restructurent, stabilisent, relancent. Mais le marché horloger se dégrade encore. En 2016, nouvelle liquidation judiciaire. Cette fois, ce sont quatre salariés de la manufacture qui reprennent le flambeau en 2017, avec une poignée de collègues. Pas de fonds d’investissement, pas de groupe de luxe. Des horlogers qui refusent de laisser mourir leur calibre.

Le pari est peut-être encore plus audacieux que celui de la création. Reprendre une marque horlogère française deux fois quasi-morte, dans un marché dominé par la Suisse, avec un calibre que le grand public ignore, il faut y croire. Ils y croient.

Morteau, aujourd’hui

Une trentaine d’artisans. EPV (Entreprise du Patrimoine Vivant) depuis 2014, renouvelé en 2019 et 2025. Des montres entre 3 000 et 15 000 euros.

Pour mettre les prix en perspective : une montre d’une grande maison suisse équipée d’un mouvement manufacture comparable commence rarement en dessous de 8 000 euros, et grimpe vite. Pequignet propose un calibre manufacture (le sien, pas un mouvement acheté et décoré) à un prix qui reste accessible pour le segment.

La Royale 300, boîtier 42mm, Calibre Royale automatique, cadran épuré : c’est le manifeste de la marque. Le genre de montre qu’on achète pour soutenir une cause autant que pour lire l’heure. Porter une Pequignet, c’est dire que l’horlogerie française existe.

Il faut être honnête : la gamme Attitude (mouvements suisses, à partir de 1 500 euros) est correcte sans être exceptionnelle. L’intérêt de Pequignet, c’est le Calibre Royale. Le reste est du standard.

Ce que ça raconte

Pequignet n’est pas une marque parfaite. C’est une marque courageuse. Peut-être la plus courageuse de l’horlogerie française.

Le « Swiss Made » reste le seul sésame. Des marques fashion collent un mouvement ETA dans un boîtier à 5 000 euros et appellent ça de la haute horlogerie. Des conglomérats rachètent des noms centenaires pour vendre du rêve en série. Et pendant ce temps, un atelier d’une trentaine de personnes à Morteau continue de fabriquer un mouvement que personne ne lui demandait de créer.

Nomos Glashütte, en Allemagne, fait un travail comparable : une manufacture indépendante, des calibres maison, des prix honnêtes, une obsession du design. Ils sont le pendant allemand de cette résistance discrète. Pequignet est le pendant français. Seul.

L’horlogerie vénère le « Swiss Made » comme un sésame. Pequignet ose le « Made in France ». C’est courageux, parfois fragile, toujours respectable.

Il reste des gens qui fabriquent des choses avec soin. À Morteau, ils sont une trentaine, et ils font tourner des aiguilles.