Il y a une adresse à Saint-Tropez qu’il faut connaître. Pas un restaurant, pas un club, pas une galerie. Un atelier, rue Clemenceau . C’est là que les Rondini fabriquent des sandales depuis 1927 .
Pas “conçues à Saint-Tropez et fabriquées ailleurs”. Fabriquées. À la main. Dans la boutique. La même depuis bientôt cent ans.
Le premier sandalier
Dominique Rondini a ouvert cet atelier en 1927 . Il est le premier sandalier de Saint-Tropez. À l’époque, le village n’est pas encore la destination qu’on connaît. C’est un port de pêche. Dominique y installe son établi, ses outils, ses peaux. Il coupe, il coud, il vend. Tout au même endroit.
La tropézienne n’a pas encore de nom. C’est juste une sandale. Quelques lanières de cuir, une semelle plate, un pied nu. L’essentiel.
Colette passait la porte
Dans les années 1930 et 1940, Saint-Tropez commence à attirer un autre genre de clientèle. Des écrivains, des artistes, des actrices. Colette venait se chausser chez Rondini . Marlène Dietrich aussi .
On pourrait en faire un argument de vente. Transformer la boutique en musée, encadrer des photos, imprimer des citations sur les boîtes. Les Rondini n’en font rien. L’atelier ressemble toujours à un atelier. C’est un lieu de travail, pas un décor.
La transmission
En 1983, Alain Rondini reprend l’affaire de son père . Troisième génération . Aujourd’hui, Xavier, son fils, est là aussi . Quatre générations qui se sont passé les mêmes gestes, dans la même rue.
Alain est reconnu maître artisan depuis 2008 . Ce n’est pas un titre honorifique. C’est la reconnaissance d’un niveau de compétence vérifié par les chambres de métiers. Le genre de distinction qu’on ne peut pas acheter.
Du cuir et douze mois de patience
Le détail qui distingue Rondini de tout le reste, c’est le cuir de semelle. Tanné à l’écorce de chêne pendant douze mois . Pas douze jours, pas douze semaines. Douze mois. Le tannage végétal traditionnel, celui qui prend le temps qu’il faut.
Le résultat, c’est une semelle qui se patine au pied, qui épouse la forme avec l’usage. Pas du synthétique moulé, pas du cuir flash-tanné au chrome en quelques heures. De la matière qui a mûri avant même de rencontrer un pied.
Chaque paire est coupée, montée, cousue à la main dans l’atelier . Le dernier atelier du Var à travailler comme ça . Les autres ont fermé, délocalisé, ou automatisé. Rondini continue à la main.
Le label et ses limites
En 2023, l’atelier obtient le label Entreprise du Patrimoine Vivant . C’est la reconnaissance officielle d’un savoir-faire rare. Un tampon de l’État qui dit : ici, on fait quelque chose qu’on ne fait presque plus nulle part.
Le label protège-t-il vraiment ? C’est une autre question. L’EPV ne bloque ni la spéculation immobilière qui fait grimper les loyers de la rue Clemenceau, ni la concurrence des sandales industrielles estampillées “tropéziennes” sans jamais avoir vu Saint-Tropez. Le label dit ce qui est. Il n’empêche pas ce qui vient.
L’anti-modèle
Rondini est une SARL familiale . Chiffre d’affaires d’environ 1,8 million d’euros . Deux adresses rue Clemenceau . Pas de boutique à Paris, pas de corner aux Galeries Lafayette, pas de e-commerce agressif.
Les modèles sont imaginés, fabriqués et vendus exclusivement à Saint-Tropez . Pour acheter des Rondini, il faut aller à Saint-Tropez. C’est un choix. Le genre de choix que plus personne ne fait.
On pourrait trouver ça limitant. On peut aussi trouver ça radical. Quand une marque refuse de grandir au-delà de ce que ses mains peuvent produire, ce n’est pas un manque d’ambition. C’est l’ambition de rester exactement ce qu’on est.
La question qui reste
K’Jacques, l’autre sandalier tropézien, a été fondé quelques années après Rondini, en 1933 . Deux ateliers dans le même village, presque centenaires, qui fabriquent le même objet. C’est rare. C’est fragile.
La question n’est pas de savoir si les Rondini font de bonnes sandales. Ça, c’est réglé depuis longtemps. La question, c’est combien de temps un atelier artisanal peut tenir dans une ville où le mètre carré commercial se négocie à des prix délirants. Où les touristes veulent du logo, pas du cuir tanné douze mois.
Dominique Rondini a posé ses outils au 18 rue Clemenceau en 1927. Bientôt cent ans que la famille est là. Même rue, mêmes gestes, même cuir. C’est le genre de constance qu’on ne trouve presque plus. Et c’est exactement pour ça qu’il faut en parler.