Il y a un bruit particulier dans un atelier de tricotage. Pas le claquement sec d’une machine à coudre, plutôt un ronronnement sourd, régulier, mécanique. Les métiers à tricoter circulaires de Saint James tournent depuis plus d’un siècle dans ce coin de Normandie où la Manche commence à sentir la Bretagne. Le bâtiment est sobre, sans prétention. Pas de showroom vitré, pas d’enseigne dorée. Un atelier.
À l’intérieur, des femmes et des hommes font ce qu’ils font depuis des décennies. Du fil entre dans la machine. Un vêtement en sort. Entre les deux, dix-huit paires de mains. Tricotage, teinture, coupe, assemblage, remaillage. Chaque étape sur place, dans la même commune de 3 000 habitants qui a donné son nom à la marque.
Saint-James-de-Beuvron, Manche, à quelques kilomètres du Mont-Saint-Michel. C’est ici que tout se passe. C’est ici que tout s’est toujours passé.
Ce que fabrique Saint James
Léon Legallais a fondé la filature en 1889, dans l’atelier du Moulin du Prieur. L’idée était simple : tisser et teindre la laine locale pour habiller les pêcheurs et les marins de la baie. La marinière n’était alors qu’un vêtement de travail. Rayures horizontales, coton épais, col bateau. Rien de plus.
Elle est devenue un symbole national. Picasso la portait à Vallauris. Coco Chanel l’a adaptée pour sa collection couture de 1917. Jean-Paul Gaultier en a fait un manifeste de mode, sa signature, presque son uniforme.
Mais à Saint-James-de-Beuvron, la marinière n’a jamais cessé d’être un vêtement de travail. Pas au sens littéral, bien sûr. Au sens de l’attention qu’on y porte. Le coton peigné de la Guildo, le modèle historique, est tricoté sur des métiers circulaires qui produisent un tube sans couture latérale. La teinture est faite sur place. Le remaillage, cette opération qui consiste à fixer le col au corps maille par maille, demande dix-huit mois de formation avant qu’une ouvrière soit autonome.
Dix-huit mois. Pour apprendre un seul geste.
Aujourd’hui, Saint James emploie environ 400 personnes. Soixante millions d’euros de chiffre d’affaires en 2023. Soixante-dix pour cent de l’activité concentrée sur trois produits : marinières, pulls marins en laine vierge, cabans. Le reste, ce sont les collaborations avec d’autres marques françaises, la Marine Nationale, la Boutique de l’Élysée, Le Slip Français, Le Parapluie de Cherbourg. “Chasser en meute”, comme dit Luc Lesénécal, le dirigeant depuis 2013.
Le modèle est cohérent. Tout est fabriqué au même endroit, vendu à des prix raisonnables (une marinière Guildo coûte autour de 80 euros), distribué dans un réseau maîtrisé. Saint James ne cherche pas à devenir une marque de luxe. Saint James fabrique des vêtements marins en Normandie. C’est tout, et c’est beaucoup.
En 2012, l’entreprise a obtenu le label Entreprise du Patrimoine Vivant.
Le rachat
Les faits. En 2023, un groupe français de prêt-à-porter a annoncé l’acquisition de Saint James. Ce groupe est coté, connu pour ses collections mid-market, présent dans les centres commerciaux de toute la France. Son univers, ce sont les jeans, les blousons, les t-shirts imprimés. Du prêt-à-porter urbain, calibré pour le volume, distribué en masse.
Ce n’est pas le même métier. Ce n’est pas le même monde.
Le communiqué de presse parlait de “complémentarité”, de “rayonnement”, de “valorisation du patrimoine textile français”. Les mots qu’on utilise toujours. Les mêmes qu’on a lus lors de dizaines de rachats similaires, quand des marques à forte identité sont absorbées par des groupes plus gros qu’elles.
Sur le papier, l’opération a du sens. Le groupe acquéreur cherche à monter en gamme, à s’adosser à une marque à forte identité. Saint James apporte un nom, un savoir-faire, un label EPV, une histoire de 135 ans. Le groupe apporte du capital, un réseau de distribution, une force de frappe commerciale.
Sur le papier.
Ce qui peut changer
Il est trop tôt pour dresser un bilan. Le rachat est récent, les équipes sont en place, l’atelier tourne. Personne n’a annoncé de fermeture, de délocalisation, de plan social. Il serait malhonnête de faire le procès d’une catastrophe qui n’a pas (encore) eu lieu.
Mais l’histoire du textile français est jonchée de ces rachats qui commencent bien et finissent mal. Le scénario est connu. La première année, on ne touche à rien. La deuxième, on “rationalise”. La troisième, on déplace une partie de la production. La quatrième, on se demande pourquoi le produit n’est plus le même.
Ce qui inquiète, ce n’est pas ce qui a été annoncé. C’est ce qui n’a pas été dit.
Le groupe acquéreur fabrique-t-il en France ? Marginalement. Son modèle économique repose sur des volumes importants et des coûts de production bas. C’est l’exact opposé du modèle Saint James, où chaque vêtement passe entre dix-huit paires de mains dans un atelier normand.
La question n’est pas de savoir si le nouveau propriétaire est compétent. La question est de savoir si deux logiques aussi différentes peuvent cohabiter durablement. Un groupe qui optimise ses coûts de production peut-il résister à la tentation de “rationaliser” un atelier où le remaillage prend dix-huit mois à apprendre ?
Les salariés de Saint James le savent. Les revendeurs aussi. Pour l’instant, tout le monde attend.
Le label EPV protège-t-il quelque chose ?
Le label Entreprise du Patrimoine Vivant a été créé en 2005 pour distinguer les entreprises françaises détentrices d’un savoir-faire rare, reconnu, ancré dans un territoire. Saint James l’a obtenu en 2012.
C’est un beau label. Il dit quelque chose de vrai : cette entreprise maîtrise un savoir-faire remarquable. Mais il ne protège rien.
Le label EPV n’interdit pas la vente de l’entreprise. Il n’interdit pas la délocalisation de la production. Il n’interdit pas le licenciement des artisans qui détiennent le savoir-faire. Il n’impose aucune obligation au nouveau propriétaire. C’est un tampon, pas un bouclier.
En théorie, le label peut être retiré si les critères ne sont plus remplis. En pratique, le retrait est extrêmement rare. Et quand il arrive, c’est souvent trop tard. Le savoir-faire a déjà été dispersé, les artisans sont partis, les gestes sont perdus.
Le paradoxe est cruel. Le label EPV valorise l’entreprise sur le marché, ce qui la rend plus attractive pour un acquéreur. Mais il ne protège pas ce qui fait sa valeur une fois la vente signée. Le label augmente le prix de vente sans sécuriser ce qu’il est censé certifier.
C’est le problème fondamental de la protection du patrimoine industriel en France. On sait labelliser. On ne sait pas protéger.
Les EPV textiles sous pression
Saint James n’est pas un cas isolé. Les entreprises textiles labellisées EPV intéressent beaucoup de monde, justement parce qu’elles ont ce que les groupes de prêt-à-porter n’ont pas : une légitimité, une histoire, un ancrage territorial.
Lemahieu, à Saint-André-lez-Lille, fabrique du sous-vêtement et du maillot de bain en France depuis 1947. L’entreprise est passée par des crises sévères avant de renaître grâce au made in France et au direct-to-consumer. Indépendante, pour l’instant.
Les Velours de Lyon, héritiers d’une tradition séculaire, ont vu leur filière s’effondrer en quelques décennies. Il reste des ateliers, des artisans, un savoir-faire classé. Mais la pression économique est permanente.
Dans le textile français, le savoir-faire est un actif. Un actif que les financiers savent très bien valoriser, et que les labels ne savent pas protéger. Chaque EPV textile est une cible potentielle pour un groupe en quête de légitimité. Le nom change sur le papier à en-tête, les communiqués parlent de continuité, et les métiers à tisser continuent de tourner. Pour combien de temps, personne ne le sait.
Ce qui se joue à Saint-James-de-Beuvron
Ce qui se joue dans cet atelier normand dépasse le cas d’une seule marque. C’est la question de la transmission. Pas la transmission d’un nom ou d’un logo, qui se revend sur un contrat. La transmission d’un geste.
Le remaillage, cette opération minuscule qui relie un col à un corps maille par maille, ne s’apprend pas dans un manuel. Il faut dix-huit mois aux côtés d’une ouvrière expérimentée. Et cette ouvrière, elle-même, a appris de celle qui l’a précédée. C’est une chaîne humaine, pas industrielle. Si elle se brise, elle ne se renoue pas.
Quatre cents salariés à Saint-James-de-Beuvron. Une commune de 3 000 habitants. Si l’atelier ferme, ou même s’il réduit significativement ses effectifs, ce n’est pas seulement une marque qui souffre. C’est une ville.
Pour l’instant, les métiers à tricoter tournent. Les marinières sortent de l’atelier, passent entre dix-huit paires de mains, et arrivent dans les boutiques avec leur étiquette “Fabriqué à Saint-James”. Le label EPV est toujours affiché. Le nom n’a pas changé.
Mais le propriétaire, si.
Et dans l’histoire du textile français, c’est généralement là que tout commence.