Le 1er janvier 2024, à 16h10 heure locale, la péninsule de Noto a tremblé. Magnitude 7.6. L’épicentre était à trente kilomètres de Wajima, petite ville de 23 000 habitants sur la côte nord de la mer du Japon. En quelques secondes, des murs de quatre siècles se sont effondrés. Des fours se sont renversés. Des centaines de pièces en cours de séchage, certaines après leur vingtième couche de laque, se sont brisées sur le sol. Le Asaichi, le marché du matin pluricentenaire, a brûlé dans l’incendie qui a suivi. Ce jour-là, Wajima n’a pas seulement perdu des bâtiments. Elle a perdu des mains, des outils, des gestes.
Quatre siècles de laque
Wajima-nuri est un artisanat de laque classé parmi les techniques traditionnelles désignées par le Ministère de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie japonais depuis 1975. Ce classement n’est pas honorifique. Il reconnaît un processus de fabrication codifié, transmis de maître à apprenti depuis le début de l’ère Edo.
La technique repose sur un principe simple mais exigeant : appliquer de la laque naturelle, l’urushi, sève de l’arbre Toxicodendron vernicifluum, en couches successives sur un support en bois. Chaque couche sèche lentement dans un environnement humide et contrôlé, le furo, une armoire de séchage maintenue entre 65 et 80 % d’humidité. Pas de chaleur. L’urushi polymérise à l’humidité. Vingt à trente couches pour une pièce standard. Plus de cent pour les pièces de cérémonie. Chaque couche demande entre un et plusieurs jours de séchage. Un bol peut nécessiter six mois de travail.
Ce qui distingue Wajima des autres centres de laque japonais (Aizu-Wakamatsu, Tsugaru, Yamanaka) c’est l’utilisation de jinoko, une poudre de terre diatomée extraite localement, mélangée à la laque pour renforcer la sous-couche. Cette technique, propre à Wajima, donne aux pièces une solidité que les autres laques n’atteignent pas. Un bol Wajima-nuri peut durer des générations. Il ne craque pas. Il ne s’écaille pas. Il vieillit.
Le processus complet implique une division du travail en plus d’une centaine d’étapes, réparties entre le kijishi (tourneur de bois), le nushishi (laqueur de couches intermédiaires), l’uwanurishi (laqueur de finition), le makieshi (décorateur à la poudre d’or ou d’argent) et le chinkinshi (graveur à la feuille d’or incrustée). Chaque spécialité est un métier à part entière. Chaque maître ne maîtrise que le sien.
Ce que le séisme a détruit
Le bilan humain du tremblement de terre de Noto ne cesse de s’alourdir : plus de 700 morts à ce jour, dont 228 directement liés au séisme et plusieurs centaines de décès indirects causés par les conditions d’évacuation. À Wajima, le bilan matériel de l’artisanat est vertigineux. Selon les chiffres rapportés par la préfecture d’Ishikawa et la Coopérative de laque de Wajima, plus de 90 % des ateliers ont subi des dommages. Nombre d’entre eux se sont effondrés ou ont été rendus inutilisables.
Les pertes ne se mesurent pas seulement en murs et en toits. Les artisans ont perdu des outils transmis sur plusieurs générations : des pinceaux en cheveux humains dont la fabrication elle-même est un art en voie de disparition, des pierres à polir introuvables, des réserves d’urushi vieillie pendant des années pour atteindre la bonne consistance. L’urushi ne se fabrique pas. Elle se récolte, goutte à goutte, en entaillant l’écorce d’arbres qui mettent quinze ans à produire. Perdre un stock de laque vieillie, c’est perdre du temps qu’on ne peut pas rattraper.
Les pièces en cours de fabrication ont été les plus touchées. La laque exige une progression ininterrompue : si le séchage est perturbé, si la pièce tombe, si la poussière s’infiltre dans une couche fraîche, le travail de semaines est perdu. Des centaines de bols, de plateaux, de boîtes à encens ont été retrouvés fissurés, écrasés sous les décombres, couverts de débris.
Avant le séisme, la ville comptait environ 700 artisans, selon le New York Times, dont la plupart travaillaient dans des ateliers installés chez eux. La ville entière fonctionnait comme un atelier interconnecté. C’était déjà une fraction de ce que Wajima comptait dans les années 1980, quand la production atteignait son pic commercial. Le séisme a accéléré un déclin démographique que personne n’avait réussi à freiner. Dans les semaines qui ont suivi, des artisans sont partis. Certains vers Kanazawa, à deux heures de route. D’autres vers des villes du Kansai. Quelques-uns n’ont pas dit où ils allaient.

Shigeru Ban et les ateliers de papier
Shigeru Ban est arrivé à Wajima au printemps 2024. L’architecte japonais, prix Pritzker 2014, est connu pour ses structures d’urgence en tubes de carton. Il en a construit après le séisme de Kobe en 1995, après le tsunami de 2011, au Rwanda, en Turquie. Son matériau de prédilection est le tube de papier renforcé : léger, recyclable, rapide à monter, étonnamment solide.
À Wajima, Ban a conçu des ateliers temporaires pour les artisans laqueurs. Des structures modulaires en tubes de carton et en bois local, montées en quelques jours, capables d’abriter les fours de séchage et les postes de travail. L’idée n’était pas de reconstruire à l’identique (les anciens ateliers étaient souvent des maisons de bois centenaires, impossibles à reproduire rapidement) mais de permettre aux artisans de reprendre le travail avant que le geste se perde.
Car c’est le risque réel. Un artisan qui ne pratique pas pendant un an perd en sensibilité. L’urushi se travaille au toucher : l’épaisseur de chaque couche se juge à la résistance du pinceau sur la surface, à la viscosité de la laque entre les doigts, à l’éclat humide qui indique le bon moment pour passer à l’étape suivante. Cette mémoire sensorielle s’émousse. L’immobilité est l’ennemi du geste.
Les ateliers Ban ont permis à des artisans de reprendre la production dès le printemps 2024. Provisoires par nature, ils sont conçus pour être démontés quand la reconstruction permanente sera achevée. Mais à Wajima, rien ne se fait vite. Deux ans après le séisme, la reconstruction de la ville progresse lentement. Les routes de la péninsule de Noto, endommagées par les glissements de terrain, restent partiellement impraticables. Les artisans travaillent dans les ateliers temporaires en attendant un retour à la normale que personne ne sait dater.
Kintsugi : réparer ce qui est cassé
Dans les décombres des ateliers, les artisans ont retrouvé des fragments. Des morceaux de bols laqués, des éclats de boîtes à thé, des pièces brisées dont certaines portaient vingt couches de laque appliquées sur des semaines. D’ordinaire, ces fragments seraient des déchets. Mais à Wajima, quelqu’un a eu une idée.
Le kintsugi, l’art de réparer les céramiques brisées avec de la laque mélangée à de la poudre d’or, est une philosophie autant qu’une technique. Il affirme que la cassure fait partie de l’histoire de l’objet, que la réparation n’efface pas la blessure mais la sublime. Un bol recollé au kintsugi est plus beau qu’avant sa chute. Ses veines d’or racontent ce qu’il a traversé.
Des artisans de Wajima ont commencé à appliquer cette logique à leurs propres pièces détruites par le séisme. Ils ont assemblé des fragments de laques brisées, les ont joints avec de l’urushi dorée, et ont créé des objets nouveaux à partir de ruines. Un bol dont la moitié vient d’un atelier effondré et l’autre d’une pièce récupérée dans les gravats. Un plateau dont les veines d’or suivent les lignes de fracture du tremblement de terre. Chaque pièce porte la mémoire du 1er janvier 2024.
Ces pièces kintsugi ont été présentées lors d’expositions à Tokyo et à Kanazawa. Elles ne sont pas à vendre. Ce ne sont pas des produits. Ce sont des témoignages.

Le globe de l’Expo Osaka
En avril 2025, l’Expo universelle a ouvert ses portes à Osaka sur l’île artificielle de Yumeshima. Le thème : « Concevoir la société du futur pour nos vies ». Parmi les pièces exposées, un globe terrestre laqué Wajima-nuri d’un mètre de diamètre, intitulé « Earth at Night ».
Le globe est recouvert de laque noire, le roiro-nuri, la finition miroir qui est la signature de Wajima, et constellé de points lumineux en maki-e, la technique de décor à la poudre d’or. Les points représentent les lumières des villes vues depuis l’espace. Le Japon brille au centre. Wajima y figure.
La pièce n’a pas été créée après le séisme. Elle existait avant. Selon le communiqué officiel de l’Expo, le globe est « miraculeusement resté intact » lors du tremblement de terre du 1er janvier 2024. C’est précisément ce qui en fait un symbole : un objet d’une fragilité apparente, survivant d’un séisme de magnitude 7.6, devenu emblème de reconstruction. L’association de l’Expo et le ministère de l’Économie l’ont choisi pour incarner « l’importance de penser aux autres par-delà les conflits et les divisions ».
Le globe n’est pas seulement un objet d’art. C’est une survivance. Wajima dit : nous tenons encore debout. Nous pouvons encore faire ce que personne d’autre ne sait faire.

2027 : un centre de formation
La préfecture d’Ishikawa a annoncé la création d’un institut de formation dédié à la laque de Wajima, avec une ouverture visée pour l’année fiscale 2027. Le projet, rapporté par le Japan News, accueillera chaque année environ cinq apprentis de moins de 40 ans pour une formation de plusieurs années aux différentes spécialités.
L’enjeu est arithmétique. La filière vieillit, et la relève tarde. La formation complète d’un laqueur prend entre cinq et dix ans selon la spécialité. Si les premiers apprentis entrent en formation en 2027, ils ne seront opérationnels qu’en 2032 au plus tôt. D’ici là, les maîtres les plus âgés auront pris leur retraite ou seront décédés. La fenêtre de transmission se referme.
Le centre devra résoudre un problème que tous les artisanats traditionnels japonais connaissent : personne ne vient. Les jeunes Japonais quittent les régions rurales pour Tokyo et Osaka. La péninsule de Noto, même avant le séisme, perdait des habitants chaque année. Wajima, petite ville de moins de 30 000 habitants, se dépeuple régulièrement. Le séisme n’a pas arrangé les choses.
Former des artisans ne suffit pas si la ville ne peut pas les retenir. Il faut des logements, des débouchés commerciaux, une vie locale. Reconstruire un atelier ne sert à rien si personne ne veut y vivre.
Ce qui tient
Deux ans après le séisme, Wajima-nuri existe encore. C’est à la fois insuffisant et remarquable.
Insuffisant parce que la production reste une fraction de ce qu’elle était. Parce que des ateliers sont encore en ruines. Parce que des artisans ne sont pas revenus. Parce que le marché attend des pièces que personne ne peut livrer.
Remarquable parce que l’urushi continue de polymériser dans les furos provisoires. Parce que des mains travaillent dans des structures en carton conçues par un prix Pritzker. Parce que des fragments brisés le 1er janvier 2024 sont devenus des pièces veinées d’or. Parce qu’un globe noir et lumineux, rescapé des décombres, tourne à Osaka devant des millions de visiteurs.
La laque de Wajima a une propriété que ses artisans connaissent bien : elle durcit avec le temps. Chaque couche renforce la précédente. Ce qui est fragile au début devient, couche après couche, année après année, indestructible.
La question est de savoir si la ville aura le temps d’appliquer assez de couches avant que le geste ne s’arrête.